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Il est des livres dont on sait très vite qu’ils méritent une place dans les bibliothèques scolaires et dans les listes d’ouvrages qu’un enseignant va recommander à ses élèves. Ou exploiter avec eux…
Ils sont lourds de sens. Et pourtant si fluides à la lecture que le plus rebelle des collégiens s’y laissera prendre ! Les livres de Mona Azzam en font partie.

Le bouleversant “Ulysse a dit“, paru 2020 aux Éditions La Trace, nous contait par la voix d’un aède solitaire, le tragique destin de la petite Maïmouna, rescapée d’un naufrage, venue s’éteindre sur le sol de la France à qui sa mère avait espéré la confier. Le gardien de phare devenait, par la volonté de l’enfant mourante, le porte-parole des misérables, tentant d’échapper à la violence ou la famine, se lançant dans d’improbables et pitoyables périples que scellent parfois les éléments déchaînés. “Ulysse a dit” était un livre où deux voix se mêlaient jusqu’à n’en faire qu’une.

De l’histoire d’Amine, primo-arrivant subsahélien, “débarqué” par un froid jour d’hiver dans une classe de 6e d’un collège d’Annecy, Mona Azzam fera un chant polyphonique.
À son habitude, elle procède par courts chapitres. Tour à tour, s’expriment les divers protagonistes de ce roman éponyme. Amine adulte, Maya vieillissante, Théo le copain, un principal de collège repentant, une jeune avocate à la rousse chevelure…
Il faudra peu de temps à Madame Maya, professeur de lettres passionnée et généreuse, pour apprendre à l’enfant sénégalais une langue dont il ignore tout, lui qui parle bambara.
Elle lui transmettra très vite sa propre passion des mots.
Il lui faudra braver le racisme latent des enfants, l’hostilité grandissante des collègues, la lâcheté du chef d’établissement, dans la plus grande des déterminations et des solitudes. Mais son protégé trouvera enfin sa place, un ami, des camarades. Et la reconnaissance de ses capacités.
Le gamin déraciné, qui, à M’bour, “dormait sous un ciel où les étoiles touchent les dunes”, va remporter le premier prix d’un concours de nouvelles. Son texte témoigne de sa maîtrise de la langue, de la richesse colorée de sa culture originelle et de son incroyable maturité.
“Tu entends, dit le Petit Prince, nous réveillons le puits, et il chante”; Amine veut déjà transmettre à l’instar de madame Maya :

Les enfants découvriront, au pays du baobab, la lecture et l’écriture. Et ils chanteront. Ils seront libres d’exister par l’éducation. Car l’éducation comme l’eau, peut être bonne pour le cœur.

Vingt ans plus tard, Amine est devenu écrivain, auteur français d’origine africaine, conférencier brillant qui partage sa vie entre deux continents…
Et il va retrouver Madame Maya sur sa route, car si elle n’a pu oublier celui à qui elle avait tant donné, peut-être peut-elle donner encore, autrement ?
À travers le roman de Mona Azzam, on devine combien elle aime l’Afrique, elle qui a grandi en partie dans la brousse entre la Côte d’Ivoire et le Sénégal. On devine l’investissement ardent qu’elle doit accorder à son métier de professeur de lettres, tout en consacrant du temps à l’écriture.
On peut imaginer qu’elle-même a croisé des Amine sur sa route…
Le prologue du livre se veut d’ailleurs un hommage rendu à ces modestes enseignants, suffisamment passionnés par leur métier pour éveiller la petite flamme de curiosité qui ouvrira à l’élève l’univers de la lecture, l’accès à la beauté d’un texte, l’envie d’aller au-delà encore…
Peut-être, un jour, l’envie à son tour d’écrire : un journal, un poème, un récit… Pourquoi pas un roman ?
Mais pour cela, encore faut-il poser sur l’enfant apprenant, quel qu’il soit, un regard attentif et bienveillant.
Encore faut-il parfois oublier un programme et savoir ouvrir d’autres portes.

Qui ne se souvient pas de la reconnaissance qu’éprouvait Albert Camus pour son instituteur Louis Germain ? Parmi nous, qui ne se souvient pas, avec tendresse, parfois un peu plus, d’un professeur en particulier et dont le rôle a été décisif, à un moment ou à un autre ? Ces messagers de passage, les oublions-nous vraiment avec le temps ? Ne restent-ils pas, bien intronisés dans cet espace imprécis qu’est notre mémoire ?

À leur place, souvent discrète et dans le bref espace-temps que nous avons partagé, ils ont pu parfois infléchir le cours de notre vie. Nous leur devons un peu, un tout petit peu, de ce que nous sommes.

Un grand merci aux Éditions La Trace pour nous avoir fait découvrir la belle simplicité des romans de Mona Azzam. Elle qui sait si bien se pencher sur la fragilité et la richesse des enfants “d’ailleurs” !

Christiane SISTAC
articles@marenostrum.pm

Azzam, Mona, “Amine”, Éditions La Trace, “Roman”, 12/01/2022,”1 vol. (133 p.), 18€

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