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Loin d’un Moyen-Orient fantasmé, le septième roman de Colum McCann nous plonge sans voyeurisme ni pudeur, sans jugement ni manichéisme, dans les profondeurs de drames intimes d’un conflit endeuillé de trop de morts.
Apeirogon. Une forme géométrique possédant un nombre de côtés infini et dénombrable. Métaphore de la vie elle-même. De sa complexité. De ses inextricables enchevêtrements. “Apeirogon” est un roman cubiste.
Les mille et un fragments, de longueurs inégales, parfois seulement composés d’une photographie ou d’un schéma, sont autant de faces de la figure géométrique et construisent, petit à petit, une réalité qui par définition nous échappe.
Deux assassinats, deux meurtres. Celui de Smadar, treize ans, Israélienne. Celui d’Abir, dix ans, Palestinienne. Et le combat pour la paix de deux pères, Rami Elhanan et Bassam Aramin. L’intrigue est simple. La vie ne l’est pas. Nous ne percevons habituellement que l’absurdité camusienne du monde. Or c’est là que se trouve le génie d’“Apeirogon”, dans sa structure. Ses développements et ses digressions restituent la complexité du monde tout en la rendant lisible. Rien a priori de plus différent que les ortolans de François Mitterrand, les nombres amicaux, la Skunk, Christopher Costigin, Vitruve, le funambule Philippe Petit, l’église d’Halberstadt… Et pourtant tout le talent de Colum McCann est d’établir d’implicites connexions, d’infimes liens entre l’ensemble de ces éléments comme autant de facettes d’une même réalité.
Du conflit israélo-palestinien, je ne savais rien que le bruit confus des journaux télévisés. Comme le vol des oiseaux migrateurs au-dessus de ce territoire en guerre, ce roman nous permet de prendre de la hauteur, d’observer et de ressentir deux tragédies. C’est une histoire vraie. Et c’est un roman.
L’agencement des fragments est un hommage à Sisyphe : les chapitres centraux, parmi les plus longs, témoignages directs des deux pères dans leur lutte contre l’occupation, la violence, la vengeance, nous donneraient presque l’illusion que les solutions sont simples. Sisyphe aussi, chaque fois, doit avoir l’espoir de réussir dans l’infime moment où le rocher se tient sur la crête. Tout est à recommencer la seconde suivante, mais l’espoir, fugace, donne la force de poursuivre la tâche. “C’est une tâche digne de Sisyphe que de susciter l’espoir” fait dire le narrateur à Rami Elhanan (p. 254). Et ce roman est porteur d’espoir. Il n’y avait en somme qu’un Irlandais qui pouvait s’attacher à comprendre celui de l’autre côté du mur.
C’est une histoire vraie. Et c’est un roman. Et parce qu’il s’agit d’un roman, peut-être pouvons-nous entrevoir une parcelle de vérité. L’histoire de Smadar, d’Abir, de Rami, de Bassam, nous fait sentir avec intelligence des expériences si différentes. Elle nous permet de toucher à l’Autre, notre frère, et élève à l’universel deux histoires singulières. Du conflit israélo-palestinien, je ne sais toujours rien.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

McCann, Colum, « Apeirogon », Belfond, 20/08/2020, Disponible, 1 vol. (509 p.), 23,00€.

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