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“Pourquoi nous sommes rimbaldiens”. L’incipit de la préface de Frédéric Martel à l’heureuse réédition de la biographie de référence d’Arthur Rimbaud par Jean-Jacques Lefrère dans la Collection « Bouquins », augure de ce que fut le poète maudit : un esprit protéiforme.

Une polémique agite la rentrée littéraire : le projet du transfert des cendres de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud au Panthéon. Il faut s’en réjouir. Rimbaud aimait la provocation et, dans le milieu des Zutistes, il était détesté à cause de ses écarts de conduite. L’infortuné musicien et poète Ernest Cabaner – pianiste virtuose natif de Perpignan – en a fait les frais lorsqu’il l’abritait dans son affreux garni, en lui enseignant les rudiments d’harmonie musicale. Celui qu’il appelait : “Ce chat malfaisant de Rimbaud” éjaculait dans la tasse de lait qu’il s’apprêtait à boire, découpait ses carreaux avec un diamant de vitrier pour s’introduire chez lui, vidait sa fontaine d’absinthe en laissant, dans sa modeste chambre, un désordre indescriptible. Ces anecdotes sur Rimbaud, aux dépens de l’infortuné Ernest Cabaner, nous les tenons d’un opuscule publié en 1994 aux Éditions de l’Échoppe par Michael Pakenham et Jean-Jacques Lefrère, “Cabaner, poète au piano”.
Qui a connu Jean-Jacques Lefrère se souvient d’un être attachant, aussi humble que passionné par les figures oubliées, ces “bohèmes” de la fin du XIXe siècle, dont il était devenu l’un des plus grands chantres. Titulaire de trois doctorats, il était professeur d’hématologie. Spécialiste des virus, il aurait sûrement été consulté sur la pandémie que nous traversons. C’est donc avec la précision d’un chirurgien, l’obsession du détail et de la vérification, qu’il a construit sa carrière d’homme de lettres. Chacune de ses biographies est un monument, et ce n’est pas un hasard si Bernard Pivot a écrit : “Où Jean-Jacques Lefrère passe, les biographies ne repoussent pas”. S’il l’est déjà dans notre cœur, Jean-Jacques Lefrère aurait mérité d’être un “Immortel”. Comme le poète d’“Une Saison en enfer”, la maladie l’a emporté trop tôt. Il avait soixante ans. Les Éditions Bouquins ne pouvaient pas rendre un plus bel hommage à Jean-Jacques Lefrère, en lui ouvrant – avec la réédition de sa magistrale biographie d’Arthur Rimbaud – les portes de sa prestigieuse collection. Il est évident que le succès sera au rendez-vous. Jean-Jacques Lefrère, écartant mythes et légendes, signe l’ouvrage de référence, à ce jour jamais égalé. Cette réédition est magistralement servie par la préface de Frédéric Martel qui démontre – à notre corps défendant –, et même plus que jamais dans cette période troublée : “pourquoi nous sommes tous rimbaldiens”.

Nous n’avons aucune autorité pour prendre part au débat sur la pertinence de l’entrée de Verlaine et de Rimbaud au Panthéon, mais une photographie nous vient en mémoire : celle du sulfureux auteur des Poèmes saturniens, avachi sur une banquette de moleskine du café François Ier devant un verre d’absinthe. Il a l’âme alcoolisée par la fée verte, le regard vide, se lamentant peut-être de voir partir Arthur “pour les Égyptes”.

Un peu plus loin se trouvent une plume, un encrier et son chapeau. C’est toute une époque qui s’exprime dans ce cliché : celle du quartier latin, précédant celle de Montmartre et de Montparnasse, qui n’étaient alors que des villages où l’herbe poussait sous les pavés. L’époque des rapins faméliques et des poètes maudits, disparus avant que leur génie ne soit reconnu à leur juste valeur. Entre une pétition puis une contre-pétition, qui dénonce les premiers “d’instrumentalisation du poète en un acte de communication”, voire de “militantisme homosexuel”, il apparaît que la symbolique de cette “panthéonisation” a échappé à ses détracteurs. Ce ne sont pas Verlaine et Rimbaud qui entrent au Panthéon : c’est le génie poétique incarné par la longue cohorte de poètes maudits, qui ont fait de Paris la capitale des Arts et des Lettres.
Oui, Monsieur le Président, Verlaine et Rimbaud doivent entrer au Panthéon. Ils entraînent dans leurs sillages les enfants de la bohème, ceux qui passaient la première partie de la journée à mourir de froid, et l’autre de faim, et dont Henry Murger a dit qu’elle était : “le stage de la vie artistique ; la préface de l’Académie, de l’Hôtel-Dieu ou de la Morgue”. C’est aussi la “panthéonisation” de Gérard de Nerval, dont Théophile Gautier disait qu’il était “le plus lettré de tous” et que l’on retrouva pendu, à six heures du matin, aux barreaux d’une grille de la rue de la Lanterne. C’est celle de tous les poètes et chansonniers du Chat Noir, c’est celle d’André Suarès qui se contentait d’un pain sec par jour et d’une bonne bouteille qu’il partageait avec Verlaine ; celle de Villiers de L’Isle-Adam, qui n’ayant pas de table, écrivait à plat ventre sur des feuilles d’emballage ou du papier à cigarette ; du poète Valbel qui partait de chez lui en faisant croire à sa femme qu’il était invité, pour qu’elle puisse manger les quarante derniers sous ; celle de Max Jacob, qui regardait toujours par la fenêtre pour voir s’il était bien chez lui, et était incapable de rembourser les cinquante centimes empruntés à ses amis afin de prendre le métro pour rejoindre Apollinaire, maugréant ces terribles paroles : “descendant la rue de Rennes, je mordais dans mon pain avec tant d’émotion qu’il me sembla que c’était mon cœur que je déchirais” ; celle de Léon Deubel – qu’affectionnait tant Robert Sabatier – et qui habitait une petite chambre dans un hôtel délabré avec un lit, une table, une cuvette et, sur le sol aux carreaux fêlés, un bout de tapis galeux. Comme la gloire le boudait, affamé, il se jeta dans la Marne avec ses six derniers sous en poche ; celle d’Erik Satie qui logeait dans un petit réduit à Montmartre et s’en amusait : “Ah ! Je vais rentrer dans mon placard et m’asseoir au coin de mon froid !” ; celle de Charles Dullin clamant ses vers dans les cours d’immeuble et qui, devant le peu de succès, récitait les poèmes de Maurice Rollinat dans la cage aux lions du cirque de Neuilly… La liste est encore longue. Dans les pas de Verlaine et Rimbaud, ils incarnent le génie de la France et de ses “Grands Hommes”.
Oui, nous sommes “verlainiens” parce que : “Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone”. Même si ces vers de Verlaine ont été légèrement modifiés, on a déjà oublié qu’ils ont été prononcés les 1er et 5 juin 1944 sur les ondes de BBC, annonçant le débarquement qui allait nous délivrer de la barbarie nazie.
Oui, nous sommes “rimbaldiens”, parce que dans cette vie nous sommes tous des vagabonds lyriques et illuminés et parce que – peut-être – à l’instant de notre dernier souffle, bien avant que nous ne devenions des “semelles de cendres”, nous réaliserons enfin que : “Je est un autre”.

Éliane BEDU
contact@marenostrum.pm

Lefrère, Jean-Jacques, « Arthur Rimbaud : biographie », préface de Frédéric Martel, R. Laffont, « Bouquins », 10/09/2020, Disponible, 1 vol. (LXXV-1326 p.), 33,00€.

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