Temps de lecture approximatif : 4 minutes

Les femmes sont-elles, lentement mais sûrement, en train de devenir l’avenir de Dieu ? C’est la question récurrente posée à l’univers religieux par les voix de toutes celles qui, issues de différentes confessions, s’émancipent progressivement de leur tutelle patriarcale pour conquérir la place qui leur est due. Issus des trois courants monothéistes, les faits ne cessent d’ailleurs de s’accumuler comme en témoignent ces récents exemples. Celui du Sud Soudan d’abord, où des représentantes d’églises et de mosquées se sont unies pour accroître leur visibilité. Celle dans la mouvance protestante française au sein de laquelle la troisième génération de pasteures françaises est désormais installée dans le paysage luthéro-réformé. Le récent cercle d’étude juif à Paris, prônant à davantage de mixité homme-femme ; ou encore l’invitation faite à Sœur Nathalie Becquart, première femme à pouvoir voter au Synode des évêques français.

Autant d’actions symboliques d’un aggiornamento féministe religieux qui sont un peu la raison d’être “Des femmes et des Dieux”. Un triple regard de trois femmes exerçant chacune une fonction religieuse qui avant même de conter leur propre histoire et de l’éclairer par leurs spécificités théologiques ont choisi d’abord de s’écouter.
“Écouter l’autre, par souci d’enrichissement comme de curiosité lorsque l’on est assuré de sa foi, n’est-ce pas la première attitude d’un authentique croyant ? ” s’interrogeait il y fort longtemps André Chouraqui. C’est ce qui a présidé l’écriture de ce livre, quand à l’occasion d’une émission de radio – Beur FM –, Floriane Chinsky, Kahina Bahloul et Emmanuelle Seyboldt prirent le temps de s’écouter.
“Une conversation respectueuse et attentive”, comme spécifié dans le prologue, qui par-delà un moment de partage autour de l’association cultuelle de Kahina – qui est notre lauréate du Prix Mare Nostrum 2021 –, s’est concrétisée par une semaine de partage dédiée à la mise en commun de leur vécu.
Sept jours passés dans une maison de la côte landaise où, au gré des diverses interrogations quotidiennes : “D’où venez-vous ? ” ; “Que disent les textes sur la question féministe ? ” ; “Et le corps dans tout ça ? “. Ou encore : “Qu’entendez-vous par sacré ? “, sur lesquelles chacune d’elles s’est exprimée de façon aussi claire qu’accessible.
Autant de thématiques auxquelles chacune d’elles fait réponse sans fards, avec un souci d’honnêteté comme dénominateur commun. Toutes deux divorcées, Emmanuelle et Floriane évoquent ainsi les difficultés de leur séparation, tandis que Kahina relate les affres de la décennie noire algérienne et les exactions des Frères musulmans qui imprégneront son adolescence.
Se retrouvant en symbiose dans le concept du mot “foi”, les trois femmes relatent ensuite, de façon distincte, la perception de leur vocation. Reprenant le propos de la première femme rabbin allemande, son aînée la définit ainsi :

Deux choses m’ont poussée en tant que femme à devenir rabbin. Ma conviction dans l’appel de Dieu et mon amour pour les humains.
Dieu a implanté dans notre cœur des capacités et une vocation sans se poser la question du genre. Pour cette raison, c’est le devoir des hommes et des femmes, de façon égale, de créer et de travailler en cohérence avec les talents que Dieu nous a donnés.

Dans l’univers protestant, qui a depuis longtemps laissé les femmes s’investir, l’accès au ministère n’a guère posé problème pour la pasteure :

Il est important de préciser que je n’ai jamais aspiré ou cherché à obtenir tel ou tel poste. C’est toujours l’Église qui m’a sollicitée par le travail de discernement d’une commission. Il me semble que cette disposition donne, finalement, une très grande liberté dans l’exercice du ministère.

Bien différent est le cas de Kahina Bahloul qui, après des études en islamologie s’est plongée dans l’histoire de la pensée musulmane en réaction aux dérives fondamentalistes : “J’ai pris conscience que ce sont toujours les hommes qui ont expliqué les textes et qui ont dicté la loi religieuse“, souligne-t-elle, et d’ajouter :

Parallèlement, j’ai lu le livre de l’imame danoise Sherin Khankan et je me suis renseignée sur le ministère religieux féminin. Une révélation qui m’a convaincue qu’une autre lecture des textes religieux plus favorable aux femmes était possible.

De la place du corps dans les traditions respectives à la notion du sacré, “terme hélas mis aujourd’hui à toutes les sauces“, regrette la rabbin Floriane, le livre aborde également l’approche historico-critique des textes. À savoir établir la part des choses entre ce qui est de l’ordre du divin et de la transcendance, et ce qui appartient à l’histoire et à la culture. Reprenant l’avis global de ces deux amies, le propos de Kahina Bahloul est à cet égard, signifiant.
Si je ne croyais en rien, je serai devenue athée, et j’aurais étudié les textes en ne me posant qu’une seule question : est-ce que l’on peut vraiment prouver tel ou tel fait“, indique-t-elle :

En réalité ce qui m’intéresse dans l’approche historico-critique, c’est la distance que l’on met entre ce texte et ce que la pensée des hommes en a fait au cours des siècles, dans le but de retrouver le sens général.

Tout un florilège de réflexions approfondies bien que distinctes parfois, selon les spécificités spirituelles de chacune, qui font de cet ouvrage un admirable consensus d’unité. À quoi tient donc la réussite d’une telle aventure ? C’est Emmanuelle Seyboldt, présidente du conseil national de l’Église protestante de France qui la résume le mieux :

Je pense que, si cette expérience nous laisse un tel sentiment de joie, c’est parce que chaque participante a eu à cœur de toujours rester attentive au rythme et aux besoins des autres, tout en donnant suffisamment de soi-même, dans une atmosphère dépourvue de toute compétition. Pour formuler les choses telles que je les ressens : j’ai l’impression d’avoir vécu les prémices du Royaume…

Il n’y a pas de plus belle meilleure note d’espoir !

Michel BOLASELL
articles@marenostrum.pm

Bahloul, Kahina – Chinsky, Floriane – Seyboldt, Emmanuelle, “Des femmes et des dieux”, Les Arènes, 28/10/2021, 1 vol. (243 p.), 19,90€

Retrouvez cet ouvrage chez votre LIBRAIRE et sur le site de L’ÉDITEUR

Faire un don

Vos dons nous permettent de faire vivre les libraires indépendants ! Tous les livres financés par l’association seront offerts, en retour, à des associations ou aux médiathèques de nos villages. Les sommes récoltées permettent en plus de garantir l’indépendance de nos chroniques et un site sans publicité.

Vous aimerez aussi

Voir plus d'articles dans la catégorie : Sociologie

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.