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Nul besoin de présenter Yasmina Khadra, auteur de nombreux romans aussi envoûtants que bouleversants, purs moments de poésie. “Le sel de tous les oublis” ne décevra pas ses lecteurs : au-delà des errances d’un homme délaissé par son épouse, et comme en miroir au récit principal, c’est sur la place de la femme dans la société algérienne après la Libération que s’interroge l’auteur.

L’homme peut-il échapper au destin que la société dans laquelle il vit tente de lui imposer ? Quel rôle laisse-t-il à la femme ? Comme dans d’autres romans, les héros ont du mal à vivre leur histoire d’amour ; comme si, chassés du jardin d’Éden pour la faute commise à l’origine par le premier couple de l’humanité, ils n’avaient pas droit au bonheur. Un instituteur, Adem Naït-Gacem, doit affronter la douleur : sa femme lui annonce brutalement qu’elle le quitte pour un autre. C’est le cataclysme. Cet homme, pas tout à fait comme les autres, est intelligent, instruit, a lu les grands auteurs, et parvient, malgré sa souffrance à maîtriser ses instincts. Il fait donc face et laisse libre son épouse. Le problème est que ce couple vit en Algérie, l’Algérie d’après la guerre, celle des années 1960, après le départ des colons. Le pays tente de construire une société plus juste, plus démocratique, mais où les valeurs traditionnelles engonçant la société et cadenassant les mentalités sont encore bien ancrées.
Au regard des autres, Adem est un homme humilié. Pour ne pas affronter ce déshonneur, il abandonne son métier, fuit la ville, se perd. Seul, dépossédé de la seule richesse que représentait son foyer, il erre de village en village, de bar en bar, de bas-fond en bas-fond. Il fait des rencontres plus ou moins bienveillantes, sombre dans l’alcool, la déchéance et la misère, jusqu’à se retrouver dans un hôpital psychiatrique. Sauvé in extremis, une deuxième chance lui est offerte. La saisira-t-il ? La rencontre de Mikka, son alter ego, mi-monstre, mi-ange, pourrait le sauver définitivement. Mais le désespoir a déjà fait des ravages dans ce corps épuisé. Devenu misanthrope, Adem renie la société. Jusqu’où le mènera cette quête initiatique, cette épopée sans gloire ?
Dans la deuxième partie du roman, Adem est accueilli par une famille paysanne pauvre, qu’un commissaire sans scrupule veut dépouiller de son droit de propriété. Pour retrouver un peu de dignité, Adem accepte de jouer le justicier car aux yeux de tous, il possède la seule vraie richesse, celle de l’écriture, du savoir, de la culture. En réalité, cette tentative de rédemption cache un secret, “l’amour”. Avec lui renaît l’espoir, celui de conquérir une nouvelle femme, de la sauver de son malheur, et de se venger par la même occasion de son propre sort. Mais peut-on faire le bonheur des autres malgré eux ? C’est sans compter sur la tradition qui est tenace, les préjugés difficiles à effacer et le sens de l’honneur, un des plus solides piliers de la religion, encore bien implantée.
Le roman, écrit dans une langue poétique, précise et imagée nous entraîne dans un voyage épique à travers l’Algérie mais aussi dans un voyage dans le temps qui touche à l’universel : comme tous les rescapés d’une guerre, les personnages rencontrés, écorchés vifs, luttent pour s’adapter à l’Histoire. Hadda, femme forte, garde le feu sacré ; armée d’un fusil, elle se tient au seuil du foyer, comme une vestale. Elle incarne peut-être cette Algérie affranchie des colons mais pétrie de préceptes religieux qui lutte encore contre elle-même, hésitant à franchir le pas qui la rendrait libre et épanouie.

Marie-José DESCAIRE
contact@marenostrum.pm

Khadra, Yasmina, « Le sel de tous les oublis », Julliard, 20/08/2020, Disponible, 1 vol. (254 p.), 19,00€

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