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Comprendre la sortie de guerre à travers les siècles passés

Guillaume Piketty (Dir.), Sortir de la guerre. Des guerres de Religion aux conflits asymétriques. Éd. Passés composés / Ministère des Armées, 03/09/2025. 350 pages, 25 €.

Guillaume Piketty est spécialiste de la Résistance et de la Seconde Guerre mondiale. Il est professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po, et chercheur permanent rattaché au Centre d’histoire de Sciences Po. Il prête, ici, sa contribution active à cet ouvrage collectif qu’il dirige comme historien spécialiste des guerres et de leurs prolongements.

La notion de sortie de guerre a longtemps été traitée comme un moment ponctuel – un armistice, un traité, une victoire définitive

Sous la direction de Guillaume Piketty, Sortir de la guerre propose une relecture ambitieuse et nécessaire : celle de la sortie de guerre comme processus social, politique et culturel pluriel et souvent inachevé. Ancré dans une approche historiographique de longue durée, l’ouvrage regroupe une série de contributions qui explorent, de la fin des guerres de Religion aux conflits asymétriques contemporains, les modalités et les impasses des transitions vers la paix.

 

L’ouvrage se distingue par son ambition comparative. La longue durée permet de décentrer des schémas récurrents tout en tenant compte des singularités historiques. Il propose une réflexion sur la sortie de guerre depuis les guerres de Religion jusqu’aux conflits asymétriques du XXᵉ et XXIᵉ siècle, en abordant neuf périodes historiques variées. Cette perspective diachronique permet de dépasser l’approche traditionnelle qui sépare trop nettement guerre et paix ; elle montre comment les sociétés vivent, façonnent et négocient la transition entre hostilités et temps de paix réelle. Un tel choix de cadrage peut donner parfois l’impression d’une trame répétitive, car de nombreux chapitres reprennent des thèmes proches (réinsertion, mémoire, réparations), même si les contextes historiques varient.

 

L’ouvrage met en avant des thèmes essentiels rarement traités dans une synthèse aussi large : la sortie de guerre comme processus avant et après les combats officiels, pas seulement comme moment unique. Les violences post-conflit, la démobilisation culturelle et la mémoire collective comme déterminants de la pacification. La diversité des mécanismes sociaux et politiques (réformes institutionnelles, prise en charge des séquelles psychologiques, mouvements de population, etc.). Cette approche est très utile pour penser les situations contemporaines – de l’Ukraine aux conflits du Proche-Orient – car elle montre combien la fin des hostilités ne signifie pas nécessairement la fin de la guerre au sens social et politique.

 

Le livre s’ouvre sur les conflits asymétriques contemporains, pour lesquels la notion même de sortie de guerre est mise à l’épreuve. L’absence de victoire claire, de traité de paix ou de consensus mémoriel rend la transition vers la paix profondément incertaine. Si ces chapitres ont le mérite d’actualiser la réflexion et de dialoguer avec la science politique, ils soulignent aussi les limites analytiques du concept de sortie de guerre lorsqu’il est appliqué à des conflits sans fin identifiable. Sur le plan scientifique, l’ouvrage se distingue par la richesse de ses contributions et par la cohérence globale assurée par la direction de Guillaume Piketty. Toutefois, l’hétérogénéité inhérente à un ouvrage collectif se fait parfois sentir : densité inégale des chapitres, variations dans le degré d’analyse comparatiste, place variable accordée aux acteurs sociaux ordinaires. Certaines dimensions restent en retrait par rapport aux enjeux politiques et institutionnels. Il s’organise en une succession d’études de cas chronologiques articulées autour d’une problématique commune : comment les sociétés ont-elles tenté de sortir des situations de conflit armé, et dans quelle mesure ces tentatives ont-elles produit une paix durable ou, au contraire, des formes persistantes de violence ? Cette perspective comparative de longue durée constitue l’un des principaux mérites de l’ouvrage. L’auteur et ses collaborateurs déplacent la focale du moment de la fin des hostilités vers les effets prolongés des conflits et les efforts de reconstruction sociopolitique. L’hétérogénéité des contributions se manifeste par une densité variable des chapitres et des niveaux d’analyse parfois divergents. Certaines dimensions, comme le genre ou l’histoire sociale des populations ordinaires dans les processus de sortie de guerre, restent en retrait par rapport aux enjeux politiques et institutionnels privilégiés par la plupart des auteurs.

Une démarche scientifique et accessible

Guillaume Piketty réunit des spécialistes pour chaque période, ce qui donne une grande diversité de points de vue et de sources. On notera une certaine richesse des cas étudiés. Les exemples historiques sont variés et évitent le prisme eurocentré ou contemporain. L’ouvrage ouvre un débat sur ce que signifie « sortir de la guerre » à une époque où la guerre ne se termine plus toujours par une victoire décisive et un Traité de paix classique (par exemple dans les conflits asymétriques). Cette perspective est non seulement historiquement riche mais est largement contemporaine. Elle éclaire les difficultés des sociétés modernes à passer du conflit à la paix durable.

 

Les périodes de sortie de guerre sont abordées par l’historien et le sociologue en analysant les mécanismes qui prolongent la guerre bien après l’arrêt des combats. C’est une synthèse ambitieuse et riche, qui dépasse les approches classiques de l’histoire militaire, et en même temps c’est une analyse nuancée des transitions guerre/paix à travers des contextes historiques très différents.

Penser la « sortie de guerre » comme objet historique

La critique est développée chapitre par chapitre, en respectant l’architecture réelle de l’ouvrage mais sans figer artificiellement des intitulés exacts. L’introduction est très dense.

Tout au long de l’étude, il s’agit de déconstruire l’idée d’une fin nette de la guerre, symbolisée par la victoire ou le traité de paix ; d’autre part, de penser la sortie de guerre comme un processus marqué par des temporalités multiples, des violences persistantes et des recompositions sociales, politiques et mémorielles profondes. Dès l’introduction, l’historien insiste sur la porosité entre guerre et paix et sur l’instabilité constitutive des situations post-conflit, posant ainsi un cadre conceptuel volontairement large.

 

Les premiers chapitres sont consacrés aux guerres de Religion et aux conflits civils de l’époque moderne montrent que la pacification repose moins sur la réconciliation que sur des arrangements pragmatiques : amnisties, coexistence contrainte, oubli institutionnalisé. « La sortie de guerre » apparaît alors comme un compromis fragile, souvent imposé par l’État, plus soucieux de restaurer l’ordre que de réparer les fractures sociales et confessionnelles. Cette approche met utilement en lumière le rôle des autorités politiques comme gestionnaires de la conflictualité plutôt que comme artisans d’une paix morale.

 

Les chapitres consacrés à la période révolutionnaire et aux guerres napoléoniennes soulignent un tournant majeur : la politisation et la massification de la guerre rendent la sortie de guerre plus incertaine encore. La démobilisation des sociétés, profondément marquées par la violence idéologique, se révèle partielle et conflictuelle. Cette dynamique est pleinement développée dans les analyses de la sortie de la Première Guerre mondiale, sans doute parmi les contributions les plus solides de l’ouvrage. Loin d’un retour rapide à la paix, l’année 1918 apparaît comme une reconfiguration de la violence sous d’autres formes — guerres civiles, radicalisations politiques, conflits frontaliers — confirmant l’idée d’une « sortie de guerre impossible ». La Seconde Guerre mondiale et les décolonisations prolongent ce constat. Les contributions consacrées à 1945 montrent que la paix est inégalement vécue selon les espaces, entre épurations, déplacements forcés de populations et débuts de la guerre froide. Les chapitres sur les guerres de décolonisation soulignent quant à eux la spécificité de sorties de guerre souvent ni reconnues ni stabilisées, marquées par des mémoires conflictuelles et des violences prolongées. Ces analyses offrent des clés de lecture particulièrement pertinentes pour comprendre les héritages politiques et sociaux des conflits coloniaux.

 

Cette étude constitue une contribution majeure à l’histoire des conflits et de leurs prolongements. En refusant toute vision téléologique de la paix, les contributeurs invitent à penser la guerre comme un phénomène dont les effets débordent largement le champ militaire et dont la sortie demeure toujours partielle et contestée. Par son ambition chronologique et conceptuelle, le livre s’impose comme une référence tout en offrant des outils de réflexion précieux pour comprendre les conflits contemporains.

L’étude propose une analyse transversale sur un temps long croisant plusieurs thématiques pluridimensionnelles

Guillaume Piketty pose un cadre conceptuel solide : la sortie de guerre n’est ni un moment précis, ni un simple traité, mais un processus long, conflictuel et souvent inachevé. Il insiste sur la porosité entre guerre et paix, sur la persistance des violences et sur les temporalités disjointes (politique, sociale, mémorielle). Malgré la densité du sujet, le style reste précis, fluide, et accessible à un large public. Les analyses générales et les exemples concrets en rendant la lecture vivante sans sacrifier la rigueur. Le processus est complexe, et est marqué par des tensions sociales, des violences, des conflits mémoriels et des continuités institutionnelles. Le livre « Sortir de la guerre » est un ouvrage qui permet au lecteur de comprendre que la paix n’est jamais un simple retour à l’ordre, mais une construction fragile, traversée de mémoires antagonistes et de blessures durables. La conclusion est aussi solide que l’introduction. Elle synthétise efficacement l’idée centrale de l’ouvrage : on ne sort jamais totalement de la guerre.

 

La paix est un processus instable, conflictuel et profondément politique. C’est un processus fragile, marqué par des héritages de violence et des conflits mémoriels durables. L’idée que la conceptualisation forte de la « sortie de guerre » est perçue catégorie d’analyse historique. Ainsi, ce livre contribue pleinement à lire et comprendre l’histoire des mémoires. La paix n’est pas un état, mais une construction fragile. Il appartient aux Hommes de notre temps de faire en sorte que le Droit international et la justice soient les leviers normés et habituels de nos pratiques communes. Si la paix est fragile, il faut d’autant plus la protéger, et la garder comme le bien le plus précieux.

 

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