Éditions Précédentes
2025 (essais)
A travers des explorations thématiques variées, les œuvres sélectionnées par le Prix Mare Nostrum nous invitent à voyager des cités marchandes emblématiques, dont le dynamisme économique a transformé le monde, aux communautés isolées qui ont farouchement préservé leurs traditions ancestrales. Elles témoignent de l’ingéniosité humaine à s’adapter aux changements, à innover dans les domaines les plus divers – de la finance aux arts, de la stratégie militaire à la simple survie quotidienne – et à tisser des ponts entre Orient et Occident.
Ce prix salue la vitalité des échanges culturels, l’entrelacement des traditions culinaires, architecturales et spirituelles, et la coexistence, parfois tumultueuse mais toujours enrichissante, de civilisations diverses. Il nous rappelle que la Méditerranée est un creuset d’humanité, où la quête de justice et la capacité à transcender l’adversité sont des constantes intemporelles, véritables phares éclairant notre compréhension d’un monde en perpétuelle mutation.
L’ouvrage collectif Gaza, une guerre coloniale, dirigé par Véronique Bontemps et Stéphanie Latte Abdallah, constitue une analyse rigoureuse et pluridisciplinaire du conflit en cours à Gaza depuis le 7 octobre 2023, en l’inscrivant dans une généalogie longue du colonialisme de peuplement. À travers des contributions d’historiens, de sociologues, de politologues, de juristes et d’anthropologues, ce livre explore les logiques d’effacement, de domination et de destruction qui caractérisent la politique israélienne envers les Palestiniens, en particulier dans la bande de Gaza. L’ouvrage s’ouvre sur un état des lieux précis du massacre en cours – plus de 50 000 morts, 90 % de la population déplacée, un territoire devenu inhabitable. Il déconstruit la narration médiatique qui présente la guerre comme une réponse au 7 octobre, en replaçant cet événement dans la continuité d’un processus colonial structurel et ancien. Les auteurs y analysent les stratégies militaires israéliennes, qualifiées de génocidaires par plusieurs institutions internationales, ainsi que la gouvernance algorithmique de la violence, l’usage de l’intelligence artificielle dans le ciblage, l’asphyxie économique, le démocide urbain, et même un “futuricide”, c’est-à-dire la destruction planifiée de toute possibilité d’avenir.
Un livre fondamental pour comprendre les soubassements coloniaux, géopolitiques et humains d’un conflit qui ne se résume ni à une riposte militaire ni à une simple confrontation territoriale, mais bien à une entreprise d’anéantissement d’un peuple.
Dans Folies d’Espagne, Freddy Gomez retrace avec précision les tensions, les contradictions et les espoirs qui ont traversé le mouvement anarchiste espagnol durant la guerre civile de 1936 à 1939. Organisé en une série de chroniques critiques, l’ouvrage interroge le passage brutal du rêve libertaire à la réalité du conflit armé. Il met en lumière les dilemmes auxquels furent confrontés les militants : fallait-il défendre la révolution ou participer à l’État républicain pour vaincre le fascisme ? À travers les figures de Durruti, Cipriano Mera, Antonio Ortiz, Jaime Balius ou encore Federica Montseny, l’auteur explore des parcours traversés par l’urgence, la loyauté, l’opportunisme parfois, et souvent par la solitude du choix. Sans céder à l’hagiographie ni au procès, il analyse la stratégie de la CNT-FAI, la militarisation des milices, les contradictions internes, les silences autour de la répression du POUM, et l’effacement progressif du souffle révolutionnaire. Nourri d’une solide documentation et d’un regard issu de la mémoire libertaire, le livre conjugue exigence critique et fidélité au rêve d’émancipation. Folies d’Espagne est une traversée lucide d’un moment historique où l’anarchisme social affronta l’Histoire – avec sa lumière et ses ombres.
Dans Sénac et son diable, Hamid Grine mène une enquête littéraire et intime autour de l’assassinat non élucidé du poète Jean Sénac, survenu à Alger dans la nuit du 29 au 30 août 1973. Le livre croise mémoire personnelle, investigation journalistique et réflexion sur les silences de l’histoire algérienne. Hamid Grine, ancien auditeur de l’émission radiophonique de Sénac, revient sur cette figure singulière : poète pied-noir, fervent partisan de l’indépendance, homosexuel assumé et marginalisé dans l’Algérie post-coloniale. À travers archives, témoignages, récits de terrain et surtout une rencontre avec Mohamed Briedj, le principal suspect longtemps resté introuvable, Grine interroge la version officielle d’un meurtre crapuleux. Il explore les tensions politiques, morales et sociales qui entouraient Sénac : refus de la nationalité algérienne, hostilité à son orientation sexuelle, rejet par certains cercles intellectuels.
Le récit ne vise pas à désigner un coupable, mais à rouvrir un dossier trop vite refermé, à comprendre le traitement réservé aux voix dissidentes. Hamid Grine restitue avec pudeur et obstination le parcours d’un poète lumineux dont la mort reste une énigme, et en fait un symbole de la fragilité de la liberté en contexte autoritaire. Un livre habité par la mémoire, le doute et la fidélité.
Dans cet essai monumental, Fabien Lévy retrace l’ascension puis la transformation de Gênes, cité portuaire longtemps éclipsée par Venise, en matrice du capitalisme mondialisé. Au cœur du Moyen Âge, Gênes, “la Superbe”, tisse un empire commercial aux ramifications méditerranéennes, de la mer Noire au Maghreb, jusqu’aux Flandres. Elle invente une économie réticulaire, mobile, fondée sur des marchands entreprenants, préfigurant les logiques financières modernes. Mais le XVe siècle marque une rupture : face au déclin de ses colonies orientales et à l’expansion ottomane, Gênes bascule vers l’Atlantique, l’Espagne et le Portugal. Ce déplacement stratégique s’accompagne d’une financiarisation inédite : la ville devient un nœud de crédit international, grâce notamment à la Casa di San Giorgio, précurseur des banques centrales. Dans ce contexte, les grandes familles génoises – Doria, Spinola, Lomellini – passent du négoce à la banque, investissent dans les conquêtes ibériques, et participent activement à la traite esclavagiste. Loin d’un simple récit local, Fabien Lévy compose une fresque limpide et rigoureuse sur l’économie-monde en formation, où Gênes, sans dominer militairement, impose son “souffle capitaliste” sur les routes maritimes du globe.
Dans Les Chrétiens d’Orient et la France. Mille ans d’une passion tourmentée, Carine Marret retrace, avec érudition et ferveur, les relations millénaires entre les chrétientés orientales et la France, depuis les origines apostoliques jusqu’à la modernité diplomatique. À travers une fresque historique nourrie d’analyses géopolitiques, religieuses et culturelles, l’auteure explore la diversité des Églises d’Orient (maronites, syriaques, coptes, arméniens, melkites…) en soulignant leur enracinement spirituel et leur destin souvent tragique, pris entre conquêtes islamiques, schismes théologiques et violences contemporaines. La France, longtemps protectrice autoproclamée de ces communautés, est tour à tour actrice, médiatrice, puis spectatrice de leur déclin silencieux, particulièrement visible depuis le XXe siècle.
L’ouvrage articule deux grands tableaux : la genèse des Églises orientales dans l’Antiquité et le Moyen Âge ; puis la chronique des engagements français, des croisades aux capitulations ottomanes, jusqu’au mandat et aux enjeux géopolitiques actuels. Carine Marret, en écrivaine et dramaturge, mêle récits, portraits et méditations, offrant une œuvre à la fois historique et poignante, où les liturgies croisent les massacres, et où l’écologie des cultures devient un cri d’alerte. Ce livre se veut autant un hommage qu’un plaidoyer pour une mémoire vivante des chrétiens d’Orient.
Dans D’une révolution à l’autre : Le camp palestinien de Yarmouk en Syrie (1956-2019), Valentina Napolitano retrace l’histoire méconnue mais essentielle du plus grand camp palestinien de Syrie, de sa création jusqu’à sa destruction récente. Fondé après la Nakba de 1948, Yarmouk devient au fil des décennies bien plus qu’un simple espace d’exil : un carrefour idéologique et culturel, un miroir des luttes panarabes, et un bastion de la mémoire palestinienne. L’auteure explore avec rigueur l’évolution de la conscience politique et identitaire des réfugiés palestiniens à travers les grandes étapes historiques du Proche-Orient : l’essor du nationalisme arabe, les guerres israélo-arabes, l’émergence des mouvements de libération, puis l’effondrement progressif des solidarités régionales. Elle met en lumière le quotidien d’une population tiraillée entre loyauté nationale palestinienne et intégration partielle dans la société syrienne.
Lorsque la guerre civile éclate en 2011, Yarmouk devient un champ de bataille où se superposent conflits locaux et enjeux internationaux. L’ouvrage rend compte de la fragmentation du camp, de l’exode massif et de la mémoire traumatique qui en résulte. Au-delà d’une étude historique, c’est un récit poignant sur l’ancrage, la perte et la résistance d’un peuple.
Avec cette plongée dans La Méditerranée intime, on découvre une odyssée vivante où les récits personnels s’entrelacent aux traditions culinaires, dessinant une géographie de l’âme et du goût. William Navarrete et Pierre Bignami nous entraînent dans une déambulation érudite et gourmande — un pèlerinage des sens, émaillé d’anecdotes irrésistiblement humaines, écho d’un monde en mutation. À Saint‑Tropez, l’apparat luxueux masque une âme ancestrale : Bettina, cuisinière de Sarthe, y redonne vie à un nougat centenaire, tandis que se dévoile la fabrication minutieuse d’une tarte tropézienne, révélant derrière la simplicité apparente la complexité d’un geste culinaire ancestral. La narration, fluide et espiègle, alterne l’histoire des lieux (Majorque, Melilla, Alger…) et les portraits savoureux de personnages pittoresques, de la diseuse de bonne aventure aux motards autrichiens. L’ouvrage oscille entre ethnographie douce et errance poétique : une Crète décalée, une Melilla syncrétique et un voyage intérieur – traces de mémoire familiale et mémoire collective – révèlent le substrat culturel et gastronomique méditerranéen. Chaque récit, comme une épice, éveille les strates de traditions, de légendes, tissant une toile sensible entre humain et assiette.
Au terme de cette traversée, le lecteur ressort enrichi, repu d’images, de parfums et de sens : une Méditerranée ressuscitée, dont la richesse tient autant aux saveurs qu’aux visages.
2025 (Romans)
Cette sélection de huit romans pour le Prix Mare Nostrum s’affirme comme une célébration éclatante de la profondeur et de la complexité de l’âme méditerranéenne. Elle propose un voyage littéraire où les récits personnels se mêlent aux grandes fresques historiques, explorant les thèmes intemporels de l’identité et de la mémoire. Chaque ouvrage sonde les recoins de l’expérience humaine, des traumatismes du passé aux espoirs de demain, en passant par les défis du déracinement et la richesse des rencontres interculturelles. Au fil des pages, on découvre des paysages intérieurs aussi variés que les rivages de cette mer mythique.
La prose, qu’elle soit introspective et poétique, immersive et sensorielle, ou encore d’une acuité philosophique percutante, révèle la virtuosité de ces auteurs. Ils s’engagent avec passion dans l’exploration des liens indissolubles entre l’individu et son histoire collective, mettant en lumière la résilience, la quête de sens et les mille facettes de l’existence. C’est une littérature exigeante et généreuse, qui honore la puissance des mots pour éclairer les ombres et célébrer la lumière de l’humanité méditerranéenne. Telle est la vocation du Prix Mare Nostrum.
Le Désert en partage de Mohed Altrad déploie, dans un souffle romanesque, la confrontation entre mémoire et présent au cœur d’une Syrie ravagée. L’auteur, artisan d’une prose à la fois incisive et contemplative, nous plonge au mois de juillet 2015 dans les ruines d’Alep, où la poussière des combats voile la lumière et où les vies vacillent sous les roquettes. Rihad, enfant du désert devenu homme d’affaires déraciné, y croise Nour, infirmière idéaliste broyée par la guerre ; leur rencontre, fugace et vibrante, incarne la fragile étincelle d’humanité face à l’horreur. À travers leurs trajectoires, le roman explore l’exil intérieur, la quête de sens et l’opposition entre tradition et modernité. La métaphore du désert, à la fois refuge et labyrinthe, structure une narration où souvenirs et espoirs s’emmêlent, tandis que les enjeux de pouvoir et d’argent tissent la toile d’un monde en mutation.
Mohed Altrad, en virtuose du récit, mêle précision géopolitique, sensualité des paysages et portée philosophique, offrant ainsi une fresque magistrale sur la condition humaine. À mi-chemin entre mémoire individuelle et cri d’alarme collectif, Le Désert en partage invite le lecteur à mesurer la force de l’amour comme dernier bastion face au chaos suprême.
Le Comte de Barcelone de Fanny Audibert est un roman historique ambitieux qui s’inscrit comme une suite officieuse et respectueuse à la trilogie des mousquetaires d’Alexandre Dumas. Situé entre Les Trois Mousquetaires et Vingt ans après, ce pastiche érudit ressuscite la verve, les codes et la fougue du roman-feuilleton du XIXe siècle tout en leur insufflant une tonalité plus mélancolique et contemporaine. L’ouvrage suit trois figures emblématiques : d’Artagnan, devenu lieutenant solitaire des mousquetaires, envoyé en mission secrète en Catalogne ; Cinq-Mars, favori instable de Louis XIII, pris dans l’engrenage de la cour et de ses trahisons ; et Cyrano, soldat et philosophe, en lutte contre la vacuité du monde.
À travers ces trajectoires entremêlées, le roman explore le désenchantement du pouvoir, la fidélité aux idéaux et la solitude des héros vieillissants. Fanny Audibert fait œuvre de styliste, imitant avec brio les envolées de Dumas, ses dialogues théâtraux et son sens de l’épopée. Mais elle y ajoute une gravité nouvelle : celle du temps qui passe et des illusions perdues. Le Comte de Barcelone est ainsi à la fois une déclaration d’amour au roman d’aventures et une méditation sur la fin du panache.
Les Yeux dans le dos, fable romanesque signée par Azouz Begag, se déroule en juillet 1860 dans la Syrie ottomane. Le récit suit Ibrahim, aveugle de naissance, et Élias, paralytique, qui s’unissent pour traverser la campagne damascène. Leurs pas les mènent de Salié jusqu’aux portes de Damas, à travers oliveraies, champs de roses et caravansérails, tandis que le récit conjugue chaleur climatique, senteurs enivrantes et tensions intercommunautaires. Au détour d’un puits où ils rencontrent la mémoire d’Ibn’Arabi, jusqu’au Café des Rosiers où le chant d’Ibrahim suscite l’émerveillement, le duo enchaîne rencontres édifiantes et dangers politiques. Le roman tisse les jeunes compères dans un tissu de personnages historiques et fictifs : marchands bédouins, druzes méditatifs, missionnaires occidentaux, et surtout l’émir Abdelkader, exilé algérien devenu guide spirituel à Damas. Cette rencontre symbolise la puissance de l’hospitalité et de la culture, offrant une méditation sur la solidarité, l’exil et la capacité de l’amitié à transcender handicaps et conflits. Sous une prose richement détaillée, ponctuée d’images sensorielles et de calligraphies historiques, Azouz Begag invite à une aventure humaine où la lumière intérieure triomphe des ombres du passé. Les Yeux dans le dos propose une fresque vivante et profondément humaine, où chaque page respire l’espoir et la fraternité.
Dans Les silences de Pietrasecca, Alexandre Bertin livre un roman d’une rare intensité, oscillant entre enquête intime et mémoire politique, ancré dans l’Italie des années 1970. Au cœur de ce récit, une militante féministe découvre qu’elle est l’héritière d’un passé familial lourd, tissé de liens avec le fascisme et les stigmates de la guerre. L’auteur explore avec acuité les zones d’ombre où se mêlent honte et histoires tus, dans un village – Pietrasecca – où chaque pierre paraît résonner d’un écho de culpabilité et de secret.Le livre laisse planer un héritage fasciste, une vérité familiale étouffée, un destin de femme en lutte. Ce destin, confronté à la nécessaire déconstruction de la mémoire collective, dessine un parcours à la fois personnel et universel : la quête de la protagoniste pour comprendre, assumer, et potentiellement transformer l’ombre parentale. Avec sobriété, Alexandre Bertin tisse l’intrigue comme un fil de fer barbelé, où l’intime heurte le politique. Son écriture, dépouillée et précise, insiste sur la manière dont le silence familial devient écho générationnel, et comment une femme peut, par une forme de résistance lucide, réinterpréter un passé étouffé. Ce roman émerge comme une plongée hydrologique et psychologique dans la mémoire, un ouvrage où la honte ne se tait pas : elle éclaire.
Dans L’Armée des frontières, Paul de Brancion compose un roman dense et vibrant, à la lisière du récit historique et de la méditation spirituelle. Le personnage central, Ïssa Walther, né d’une mère algérienne et d’un père nazi, devient agent double au service du FLN, chargé d’organiser la désertion de légionnaires étrangers enrôlés dans l’armée française durant la guerre d’Algérie. Sa couverture : répétiteur coranique à Béchar, dans une mosquée où il enseigne aux enfants la psalmodie des sourates. À travers une écriture à la fois sobre et incantatoire, l’auteur explore la multiplicité des identités, la complexité du courage, et les formes possibles de la foi. Le roman tisse subtilement l’action et la contemplation, l’atrocité de la guerre et la beauté des textes sacrés. Il interroge sans relâche la frontière — géographique, spirituelle, morale — et la franchit pour mieux la déconstruire.
Sur fond de tensions géopolitiques, d’essais nucléaires et de manipulations secrètes, L’Armée des frontières donne à voir un pan méconnu de l’histoire algérienne, en plaçant au cœur du récit un homme pris dans l’engrenage des loyautés multiples. Entre infiltration, trahisons, prières et siestes réparatrices, un roman de guerre intérieure autant que de stratégie militaire.
Ceux que la nuit choisit plonge le lecteur dans la trajectoire tourmentée des Cristini, une famille corsée hantée par un passé funeste et les rumeurs d’une malédiction ancestrale. L’intrigue s’ouvre sur un hiver de 1914, quand un muletier rapporte une jeune femme grièvement blessée, Vénérande, seule survivante d’un massacre dont on ignore encore la réalité. Des générations plus tard, son fils Gabriel grandit dans l’ombre de ce drame et porte en lui l’héritage d’une violence jamais clairement expliquée. Étudiant en philosophie, il croise le chemin de Cécilia : leur rencontre, d’abord empreinte de fascination et de douceur, bascule bientôt dans l’angoisse lorsqu’il est frappé d’une crise inexplicable, prélude à une descente dans la peur et le doute.
Le roman articule habilement mythes et histoire, multipliant les allusions à Nietzsche et aux astres pour interroger la fatalité. À travers une prose dense et poétique, Joris Giovannetti explore la transmission de la douleur familiale, la quête de sens et la possibilité d’émancipation individuelle. Entre des paysages corses magnifiés et le huis clos suffocant d’une clinique psychiatrique, l’auteur tisse une fresque intime où chaque page est un pas de plus vers une vérité incertaine : sommes-nous réellement les maîtres de notre destin, ou simplement soumis aux ombres que la nuit nous impose ?
Trois noyaux d’abricot de Patrice Guirao est un roman d’une intensité rare, porté par la voix singulière de Sauveur, un enfant plongé au cœur des déchirements de l’Algérie française finissante. À travers ses yeux innocents et lucides, le lecteur découvre une chronique intime marquée par la perte, la mémoire et la violence d’un monde en train de disparaître. Entre veillées funèbres, rituels familiaux, figures tutélaires et monstres domestiques, le récit navigue entre réalisme cru et merveilleux enfantin. Le texte, d’une grande richesse sensorielle, parvient à tisser une fresque où les jeux, les peurs et les récits de grand-mère côtoient la guerre, les départs forcés, l’exil latent. Patrice Guirao signe ici un roman d’apprentissage bouleversant, où l’histoire individuelle croise la grande Histoire dans une langue savoureuse, marquée par des expressions locales, des images puissantes et une profonde tendresse.
Véritable poème de l’enfance en temps de guerre, Trois noyaux d’abricotdonne à voir, avec une rare justesse, la manière dont un enfant absorbe, réinvente et tente de comprendre le chaos qui l’entoure. C’est un récit vibrant de mémoire, de perte, et d’amour, où chaque noyau, chaque moustache, chaque silence dit plus que mille discours.
Pays amer de Georgia Makhlouf est un roman ambitieux qui tisse en parallèle deux destins féminins à un siècle d’écart, dans un Liban tour à tour radieux et meurtri. Dans les années 1920, Marie Karam, photographe fictive inspirée de la pionnière Marie el-Khazen, brave les conventions de son milieu et s’affirme en capturant l’effervescence intellectuelle et sociale du mandat français. Son audace artistique – exposant des femmes habillées en hommes et sublimant des décors en pleine mutation – lui vaudra d’être internée à Asfourieh. Un siècle plus tard, Mona, photographe contemporaine, arpente un Beyrouth en crise, où les cicatrices des conflits et des crises économiques redéfinissent le paysage urbain. Sa découverte d’un journal intime enfoui dans les archives devient le miroir de sa quête identitaire et de son combat contre les carcans patriarcaux. À travers une écriture précise et poétique, Georgia Makhlouf interroge la mémoire collective, l’émancipation féminine et le pouvoir de l’art photographique.
Pays amer déploie une fresque et intime où se répondent passé et présent, mêlant fiction et réalité. Une méditation sur la transmission, la résilience et la place des femmes dans l’histoire d’un pays aux mille visages.
2024
Le Prix Mare Nostrum, créé à Perpignan en 2021 par Jean-Jacques Bedu, s’est rapidement imposé comme une référence majeure dans le paysage littéraire méditerranéen. Sa vision du dialogue interculturel et sa célébration de la diversité méditerranéenne en font un prix particulièrement pertinent dans le contexte actuel. Voici nos quatre lauréats de l’édition 2024.
Lauréats
La danse des flamants roses de Yara El-Ghadban est une œuvre magistrale qui transcende les frontières du genre dystopique pour offrir une méditation profonde sur l’espoir et la résilience. Dans ce roman visionnaire, l’auteure palestino-canadienne nous transporte dans un futur où la mer Morte s’est évaporée, laissant place à un désert de sel aussi fascinant que mortifère. Sa prose poétique tisse une tapisserie narrative où chaque mot résonne comme un cristal de sel, créant une atmosphère unique où le lyrisme se mêle à la précision scientifique de son regard d’anthropologue. Au cœur de ce paysage post-apocalyptique, l’auteure fait vivre des personnages d’une complexité remarquable, notamment Alef, premier enfant né dans la vallée du sel, qui incarne l’espoir du renouveau. Sa relation avec les flamants roses, véritables guides spirituels de cette communauté renaissante, offre parmi les plus belles pages du roman. L’œuvre transcende sa dimension dystopique pour explorer des thématiques universelles : la reconstruction après le chaos, la quête d’identité, et la possibilité d’un nouveau langage qui unirait tous les êtres vivants. Ce qui distingue ce roman est sa capacité à transformer un scénario apocalyptique en une vision d’espoir où la Palestine devient le berceau d’une nouvelle façon d’être au monde, plus harmonieuse et inclusive, s’imposant ainsi comme un jalon essentiel de la littérature contemporaine. Un maison d’édition québécoise, une auteure palestino-canadienne, une prose emplie d’espoir ont convaincu le jury de lui attribuer le Prix Mare Nostrum du roman méditerranéen, succédant ainsi à Antonio Scurati.
Les enfants de la crique de Rémi Baille, publié aux éditions marseillaises Le Bruit du monde, est une révélation littéraire éblouissante qui s’impose comme un hymne vibrant à la Méditerranée. Ce premier roman, ancré dans la crique fictive de “Longo Maï” près de Marseille, déploie une prose poétique d’une belle intensité pour explorer les liens mystérieux entre l’homme et son environnement. L’auteur toulonnais tisse une intrigue initiatique autour de personnages mémorables : Coco, le jeune pêcheur endeuillé, l’énigmatique Nine, La Douane la matriarche, et l’exubérant Cascade. Au cœur du récit, le feu joue un rôle central, à la fois destructeur et purificateur, catalyseur des destins et révélateur des âmes. La langue incandescente de Rémi Baille, nourrie des légendes provençales et portée par un souffle épique, transcende les influences de Pagnol, Giono et Camus pour créer une voix singulière, profondément contemporaine. Cette œuvre solaire et tragique ausculte avec finesse les tourments d’une jeunesse méditerranéenne en quête de sens, tout en célébrant la force éternelle d’une terre où chaque geste quotidien se charge d’une dimension sacrée. À travers le microcosme de “Longo Maï”, refuge éternel de la vie simple, Rémi Baille dresse le portrait saisissant d’une Méditerranée ambivalente, lumineuse et violente, qui se réinvente perpétuellement dans l’embrasement des éléments et qui n’a pas manqué de séduire le jury.
L’Odyssée d’Abdoul d’Audrey Millet est une enquête qui dissèque les mécanismes du trafic d’êtres humains entre l’Afrique et l’Europe. À travers le parcours poignant d’Abdoul, jeune Ivoirien en quête d’un avenir meilleur, l’auteure dévoile l’implacable machine de l’exploitation humaine moderne. De la Côte d’Ivoire à l’Italie, en passant par le Niger et la Libye, le récit cartographie méticuleusement les réseaux criminels transnationaux, révélant leurs modes opératoires sophistiqués et leurs connexions avec les institutions corrompues. L’ouvrage expose sans fard la brutalité du système, depuis les camps de détention libyens où les migrants sont réduits à l’état de marchandise, jusqu’aux ateliers clandestins italiens où ils sont exploités par l’industrie du luxe. Plus qu’une simple enquête, ce livre dévoile comment les grandes marques européennes, notamment dans le secteur du luxe, profitent de ce système d’exploitation, avec des géants comme LVMH, Gucci et Prada impliqués dans des chaînes d’approvisionnement opaques. L’auteure met également en lumière la complicité tacite des institutions européennes dont les politiques migratoires, sous couvert de contrôle des frontières, créent paradoxalement les conditions idéales pour l’expansion du crime organisé. Cette œuvre essentielle nous force à regarder en face une réalité dérangeante : une part significative de l’économie européenne repose sur l’exploitation systémique de ces travailleurs de l’ombre, questionnant ainsi les fondements mêmes de notre modèle de société. Un Prix largement mérité pour cette enquête hors normes.
Histoire du djihad : Des origines de l’islam à Daech d’Olivier Hanne est une œuvre monumentale qui se distingue par son ambition intellectuelle et sa rigueur académique exceptionnelle. Dans cette fresque de quatorze siècles d’histoire, l’auteur nous offre une analyse lumineuse et nuancée d’un concept souvent mal compris. À travers 512 pages densément documentées, Olivier Hanne déploie une érudition remarquable pour déconstruire les interprétations simplistes du djihad, révélant la complexité de ses mutations à travers les âges. Sa démarche historique rigoureuse, enrichie par une lecture critique des sources primaires, permet de comprendre comment ce concept, initialement lié à l’effort spirituel en arabe, a connu de multiples métamorphoses et réinterprétations au fil des siècles. L’ouvrage brille dans sa capacité à tisser des liens entre le passé et le présent, offrant une perspective inédite sur les enjeux contemporains. En évitant les écueils de la fragmentation habituelle des études sur le sujet, qui se concentrent soit sur la période médiévale soit sur le terrorisme moderne, l’auteur propose une vision holistique qui éclaire remarquablement les dynamiques actuelles. Cette contribution majeure à l’historiographie s’impose comme une référence incontournable pour comprendre les racines profondes des conflits qui agitent notre monde contemporain. C’est pour cette raison que le jury l’a plébiscité.
2023
Le Prix Mare Nostrum, créé à Perpignan en 2021 par Jean-Jacques Bedu, s’est rapidement imposé comme une référence majeure dans le paysage littéraire méditerranéen. Sa vision du dialogue interculturel et sa célébration de la diversité méditerranéenne en font un prix particulièrement pertinent dans le contexte actuel. Voici nos quatre lauréats de l’édition 2023.
Lauréats
Avec M, les derniers jours de l’Europe, Antonio Scurati continue une fresque romanesque monumentale qui dissèque, avec une précision chirurgicale, la descente aux enfers de l’Italie fasciste entre 1938 et 1940. Ce troisième volet, salué par le Prix Mare Nostrum dans la catégorie « roman méditerranéen », explore les mécanismes insidieux qui ont conduit Mussolini à s’aligner sur Hitler, entraînant son pays dans le chaos de la Seconde Guerre mondiale. Antonio Scurati, à travers une narration immersive mêlant documents d’époque, extraits de journaux intimes et reconstitutions historiques, offre une plongée saisissante dans l’intimité du pouvoir totalitaire. Il met en lumière les tensions entre ambition personnelle et réalités politiques, dévoilant un Duce tiraillé entre son désir de grandeur et la crainte de l’hégémonie allemande.
Ce roman, au-delà de sa valeur historique, résonne avec une acuité particulière dans notre époque marquée par la résurgence des populismes et des nationalismes. En rappelant les dangers de l’oubli et de l’indifférence, Scurati nous invite à une réflexion profonde sur les fragilités de nos démocraties. Une œuvre magistrale, à la fois avertissement et hommage à la mémoire collective.
Morgane Az, avec L’Autre part, a été distinguée par le Prix Mare Nostrum 2023 dans la catégorie « Premier roman », une reconnaissance méritée pour une œuvre d’une rare maturité narrative et émotionnelle. Ce roman tisse une trame délicate entre passé et présent, entre la France contemporaine et le Tanger des années 1950. À la suite du décès de sa grand-mère Manelle, Lina découvre un carnet et une photographie énigmatiques. Ces éléments la poussent à entreprendre un voyage initiatique sur les traces de Manelle, révélant ainsi une part méconnue de son histoire familiale. Tanger, véritable personnage du récit, est dépeinte avec une sensibilité remarquable. La ville, avec ses ruelles sinueuses, ses senteurs envoûtantes et sa lumière particulière, devient le théâtre d’une exploration des mémoires enfouies et des secrets transmis de génération en génération. Morgane Az excelle à restituer l’atmosphère de cette cité méditerranéenne, offrant au lecteur une immersion sensorielle et émotionnelle profonde. Au cœur du roman, la condition féminine est abordée avec finesse et engagement. À travers les figures de Manelle et des femmes qu’elle rencontre, l’autrice met en lumière les luttes pour l’émancipation et la liberté dans un contexte historique complexe. Cette dimension confère à l’œuvre une portée universelle, résonnant avec les enjeux contemporains de la transmission, de l’identité et de la résilience.
L’ouvrage collectif Histoire juive de la France, dirigé par Sylvie Anne Goldberg et édité par Jean Mouttapa, a été honoré du Prix Mare Nostrum 2023 dans la catégorie « Histoire et géopolitique ». Ce livre monumental, fruit de cinq années de travail de 150 chercheurs internationaux, retrace deux millénaires de présence juive sur le territoire français, depuis l’époque gallo-romaine jusqu’à nos jours. L’ouvrage se distingue par sa volonté de sortir des récits traditionnels qui présentent les Juifs uniquement comme des victimes passives. Au contraire, il met en lumière leur rôle actif et créatif dans la construction de la nation française, en soulignant leurs contributions politiques, économiques, sociales, intellectuelles et artistiques Parmi les moments clés abordés, on retrouve l’âge d’or intellectuel du judaïsme français au Moyen Âge, incarné par des figures telles que Rachi de Troyes, ainsi que les débats sur l’émancipation des Juifs pendant la Révolution française. L’ouvrage explore également les dynamiques complexes de l’universalisme républicain face aux réalités coloniales, notamment à travers le décret Crémieux de 1870 et ses conséquences en Algérie. En récompensant Histoire juive de la France, le jury du Prix Mare Nostrum a salué une somme historiographique majeure, accessible au grand public tout en étant rigoureuse sur le plan scientifique. Ce livre s’impose comme une référence incontournable pour comprendre l’histoire partagée entre les Juifs et la France.
Daniel Marguerat, éminent bibliste suisse, a été honoré du Prix Mare Nostrum 2023 dans la catégorie « Philosophie et Spiritualité » pour son ouvrage Paul de Tarse : L’enfant terrible du christianisme. Dans cette biographie magistrale, Daniel Marguerat adopte une approche novatrice en croisant les dimensions biographiques et théologiques de Paul. Plutôt que de se limiter à une analyse doctrinale ou à une reconstitution historique, il explore comment les expériences de vie de Paul ont façonné sa pensée. Ainsi, il met en lumière la manière dont les crises traversées par l’apôtre ont nourri sa réflexion sur Dieu et la condition humaine, contribuant à forger l’identité du christianisme naissant. L’auteur déconstruit également les stéréotypes associés à Paul, souvent perçu comme misogyne ou antisémite. En s’appuyant sur une exégèse rigoureuse, il démontre que Paul, loin d’être un doctrinaire rigide, était un penseur complexe, influencé par sa double culture juive et gréco-romaine. Il souligne notamment le rôle actif que Paul attribuait aux femmes dans les premières communautés chrétiennes et son engagement en faveur de l’universalité du message chrétien. Ce travail érudit et accessible offre une relecture stimulante de la figure de Paul, éclairant les origines du christianisme et ses implications contemporaines. Par la qualité de son analyse et l’élégance de sa plume, Marguerat mérite pleinement cette distinction, qui salue une contribution majeure à la compréhension des fondements de la foi chrétienne.
2022
Lauréats
2021
Le Prix Mare Nostrum, créé à Perpignan en 2021 par Jean-Jacques Bedu, s’est rapidement imposé comme une référence majeure dans le paysage littéraire méditerranéen. Sa vision du dialogue interculturel et sa célébration de la diversité méditerranéenne en font un prix particulièrement pertinent dans le contexte actuel. Voici nos deux lauréats de la première édition 2021.
Lauréats
Le Prix Mare Nostrum, créé à Perpignan en 2021 par Jean-Jacques Bedu, s’est rapidement imposé comme une référence majeure dans le paysage littéraire méditerranéen. Sa vision du dialogue interculturel et sa célébration de la diversité méditerranéenne en font un prix particulièrement pertinent dans le contexte actuel. Voici nos deux lauréats de la première édition 2021.
Giulia Caminito a été couronnée du Prix Mare Nostrum 2021 dans la catégorie « roman » pour Un jour viendra, œuvre magistrale qui explore les tensions sociales et spirituelles de l’Italie du début du XXe siècle. Dans le village de Serra de’ Conti, les frères Lupo et Nicola grandissent dans une famille marquée par la pauvreté et les non-dits. Lupo, l’aîné rebelle, trouve en son petit frère fragile une raison de lutter contre l’ordre établi. Leur lien fusionnel est mis à l’épreuve par les bouleversements de l’époque, notamment la Grande Guerre et les mouvements sociaux. Le roman se distingue par la profondeur de ses personnages, notamment Sœur Clara, abbesse d’origine africaine au passé douloureux, inspirée de la figure historique de Maria Giuseppina Benvenuti. Par une écriture à la fois intense et élégante, Caminito tisse une fresque où se mêlent révolte, spiritualité et quête d’identité. Un jour viendra est ainsi salué pour sa capacité à faire résonner des thèmes universels à travers une histoire ancrée dans une région spécifique, offrant une réflexion sur la condition humaine et les luttes pour la liberté. Ce roman, premier ouvrage traduit en français de l’autrice, marque également l’ouverture des éditions Gallmeister à la littérature européenne.
Par une pensée audacieuse, Kahina Bahloul redéfinit l’islam comme une religion ancrée dans la raison, ouverte à l’interrogation et capable de faire émerger des vérités dépassant le cadre strictement dogmatique. Son ouvrage, Mon islam, ma liberté, est ainsi remarquable par sa rigueur intellectuelle et son ouverture spirituelle, refusant les approximations pour privilégier une réflexion approfondie et personnelle. Son parcours, marqué par les traumatismes de la décennie noire algérienne et une crise existentielle profonde après la disparition brutale de son père, l’a conduite à redécouvrir Dieu à travers une quête intérieure authentique, proche du soufisme. Inspirée par la mystique d’Ibn Arabî, elle développe une vision réformiste de l’islam, incarnée concrètement par la fondation d’un lieu de culte où imame et imam officient en alternance, geste fort et symbolique. Défendant avec ténacité une lecture du Coran qui légitime pleinement la place des femmes, elle s’emploie à restaurer un islam humaniste, libéré des scléroses doctrinales. Son livre se révèle ainsi une précieuse contribution à l’épanouissement intellectuel et spirituel, soulignant l’importance du dialogue interculturel, de la diversité religieuse, et d’un engagement sans faille envers la dignité féminine.