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Frédéric Moulin, comédien du passage et de la mémoire

« Je me demande quel chemin dois-je prendre… Cela dépend de l’endroit où vous voulez aller

Fin de week-end frileux à Paris qui vient de vivre un épisode neigeux. Il fait assez froid mais le sourire du pétillant comédien réchauffe vite l’atmosphère dans ce Café du Quartier des « Arts et Métiers ». Aurait-on trouvé mieux que cet endroit pour parler d’Art et de métiers, de mots et de théâtre ! Frédéric est toujours sémillant, et son sourire laisse percevoir à la fois un amusement, une réflexion profonde, une envie de faire et de se dire ; et en même temps laissant la place à une belle retenue. On est quelqu’un sur la scène et quelqu’un autre sans doute dans la vie ; et parfois ces deux façons d’être s’interpénètrent. Je crois qu’en définitive, il est les deux.

C’est autour d’un café que l’interview commence.

Sa vie de comédien se noue entre Rhône et Saône ; à Lyon. La rencontre avec un de ses professeurs de théâtre est déterminante et le motive. Son désir est mêlé de sentiments différents, à la fois esthétique et intellectuel. Un savant dosage mélangeant ce qui est essentiel et le plus immédiat pour entrer dans une vie… à venir.

Fréderic Moulin se forme au Théâtre de l’Iris de Villeurbanne. Il travaille avec Robert Cantarella, Philippe Clément, Karelle Prugnaud. Au cinéma, il joue dans les films de Rose Bosch, Laura Morante, Alexandre Sokourov, et en italien avec Alessandro D’Alatri, Checco Zalone, Letizia Lamartire. Il met en scène Ni Une Ni Deux d’Eugène Durif. Il écrit et met en scène Mise au Banc, et À rendre à M. Morgenstern en cas de demande. Il propose une nouvelle création théâtrale, La Comédie de K., en assemblant une sélection de fragments narratifs de Franz Kafka, en partie issus de son Journal.

Comme beaucoup de provinciaux, il est attiré par la Capitale où pouvaient se réaliser ses rêves ou des motions intérieures quand on attend de l’aisance, de la qualité de la liberté dans les choix ; et puis voilà ce fut le cas pour beaucoup qui se voyaient comme Charles Aznavour « en haut de l’affiche », il y a ce temps incertain, non pas forcément de bohème mais cet entre-deux temps où le jeune comédien prend ce qui vient. Le chemin est parfois long pour se réaliser, et faire enfin non plus ce que l’on propose (et, que l’on accepte par nécessité), mais parce que l’on se sent en adéquation. « Depuis huit ans, je réalise « mes projets ». C’est certain. C’est plus dur ! C’est comme si je revendiquais une certaine indépendance à un moment où la situation est devenue difficile pour moi ; et pour beaucoup ». Silence. Il reprend encore : « … mais j’ai toujours voulu être comédien quoique au début de ma vie professionnelle j’ai été enseignant d’anglais après avoir fait des études de langues et de traduction ».

Frédéric Moulin a commencé à monter sur les planches à Lyon. Période qui se dispute entre l’envie, comme beaucoup de jeunes comédiens, « d’images » et le besoin de mettre les pieds où la Comédie se fait, là où le drame se vit, là où la dramaturgie et la réalité de la vie se côtoient devant un public à qui on doit raconter une histoire. Chaque comédien est façonné par des jeux d’acteurs, par des metteurs en scène, par des Troupes de théâtre. Lui, se reconnaît véritablement dans les propositions artistiques de Antonioni, de Pasolini…, des Italiens en général ; mais aussi de Kuruzawa et de Robert Hirsch. Et puis, à partir de mon admiration pour Jean Vilar et Gérard Phillipe, Frédéric se lance dans une réflexion profonde autour de l’acceptation des codes de ses pairs en évoquant « Le Cid » de Corneille joué par ce grand comédien mort trop jeune, et en pleine gloire.

Néanmoins, un écrivain a sa préférence. Une œuvre rebelle laissant un message de résistance contre les tyrannies familiales, conjugales, sociales : Franz Kafka. « Il y a tout, dit-il. J’y trouve une complétude, une intégrité, une plénitude. J’ai monté le spectacle à l’occasion du centenaire de sa mort en 2024. Je me sens en phase avec lui. Tout est aligné. Il a une sensibilité que je voudrais vivre et partager, et la rendre au public sur scène. Il est, en fait, ce que je veux dire et que je veux faire aujourd’hui en tant que comédien et en tant qu’homme. Kafka me convoque et me conforte. La distance qu’il propose, sa littérature, sa philosophie et son humour sont de vraies portes d’entrée ». Lorsqu’il joue Kafka le public semble répondre favorablement. Il est accroché et embarqué. Durant une représentation donnée à des élèves de 5ème, il s’est rendu compte aussitôt de l’accessibilité à ce qu’il dit, à ce qui « est fragmenté » s’apparentant à ce qu’ils vivent sur leurs consoles et leurs smartphones. C’est l’ère du zapping. Il a également joué Kafka à la synagogue Massorti « Adath Shalom » (Paris) chez le Rabbin Ryvon Krugier. Kafka, selon Frédéric Moulin, est dans le « fortuit ». C’est ce qu’il essaye de laisser transparaitre dans son jeu : des gens qui se rencontrent. Une opération de déconflictualisation.

Son écriture est un besoin viscéral, une nécessité impérieuse et douloureuse, un don total de sa personne, allant jusqu’à la perte de son identité : « une ouverture totale du corps et de l’âme » (Kafka). L’œuvre se caractérise par une atmosphère étrange, lourde, parfois absurde, voire cauchemardesque, où la bureaucratie et la société impersonnelle étouffent l’individu jusqu’à l’annihiler. Une ambiance qui évolue dans une situation sinistre ou dérisoire ; et apparemment sans issue. Pour lui, l’écriture est assez similaire à un tunnel sombre, dans lequel ses personnages s’engagent sans savoir quel sera leur sort ultérieur. Une métaphore du déracinement de l’Homme contemporain.

Mettre un personnage devant un obstacle et traverser « cette histoire » en une heure de temps. Un dramaturge n’impose plus un scénario/un conflit. « Soyons dans la réaction entre deux êtres qui se rencontrent. Il n’y a rien qui préexiste. Tout est à faire. Il faut accepter le Temps, l’alignement ! Kafka explose tout ça en les mettant ensemble pour qu’ils se rencontrent. Il faut chercher ce que je peux apprendre de l’autre », dit-il.

Selon Hannah Arendt, Kafka pénètre, comme personne le monde dont il est contemporain. Ses récits possèdent «le pouvoir des rayons X de mettre à nu la structure interne» des sociétés européennes au début du 20ème siècle. Elle l’inscrit dans l’héritage du 18ème siècle ; c’est-à-dire de l’Aufklärung. Selon son point de vue, il a pris au sérieux la promesse d’émancipation des Lumières. L’univers de Kafka pense-t-elle, présente un conflit entre un monde où les Hommes obéissent aveuglément à des règles leur paraissant inéluctables et un héros qui s’engage sur une voie divergente. Dans une société dont les lois semblent s’imposer à tous comme si elles provenaient d’une Puissance divine, son objectif consiste « simplement » à tenter d’obtenir le minimum requis pour l’existence humaine, sans accepter que la satisfaction de cette ambition ne prenne la forme d’un don ou d’un privilège. Sa requête représente, aux yeux d’Arendt, la « bonne volonté » dévoilant le caractère implacable des engrenages qui absorbent les vies humaines, et met en évidence les structures cachées de l’organisation sociale et les impasses de l’assimilation.

La vie de Frédéric Moulin est bouleversée par la découverte d’une boîte d’archives conservée par sa famille depuis plusieurs décennies. À la mort de sa grand-mère, en 2018, il ouvre cette boîte ayant appartenu à son grand-père Louis Moulin. Il découvre une quantité importante de documents administratifs et personnels appartenant à une famille juive réfugiée, les Morgenstern-Singer, couvrant la période allant de la fin du 19ème siècle à 1942. Une note manuscrite de son grand-père accompagne ces papiers : « À rendre à M. Morgenstern en cas de demande ». Il entreprend une longue enquête historique afin de comprendre pourquoi ces documents se sont retrouvés en possession de son grand-père et ce qu’il est advenu de leurs propriétaires. Il plonge dans les archives, consulte des historiens, étudie les listes de convois et affronte la possibilité traumatisante que la famille Morgenstern ait été déportée. Après plusieurs années de recherches Frédéric Moulin parvient finalement à retrouver Robert Singer, petit-fils de Léopold Morgenstern, et lui restitue les documents. La restitution des documents marque l’aboutissement concret et symbolique de cette démarche : un acte de réparation et de transmission qui dépasse la simple enquête historique. On passe de quelque chose de familial en une réflexion universelle sur l’Holocauste, la nécessité de faire parler les traces du passé. Cette recherche met aussi en lumière les mécanismes administratifs de persécution des Juifs sous le régime de Vichy, la violence du langage bureaucratique et l’effacement des identités. Cette quête inachevée devient la matière d’une œuvre théâtrale, dans laquelle Frédéric Moulin met en scène son propre parcours à travers le personnage incarné par Sabine Moindrot. Le spectacle repose sur une scénographie épurée.

Cette découverte soulève une question centrale : que faire des traces du passé lorsque leurs propriétaires ont disparu ? L’enjeu principal du récit est celui de la mémoire, la responsabilité individuelle, le poids des silences, le désir et la peur de savoir. Une injonction morale oblige l’auteur à affronter à la fois l’histoire collective de la Shoah et celle plus intime de sa propre famille. Un second enjeu majeur concerne les non-dits familiaux et la reconstruction d’une figure héritée. La figure du grand-père présentée comme un homme défaillant et marginal, voit son image remise en question. Aurait-il aidé cette famille juive, possiblement dans le cadre de réseaux de solidarité ou de résistance liés à l’imprimerie clandestine ? L’hypothèse qu’il ait pu aider la famille Morgenstern ouvre la possibilité d’une réhabilitation morale, sans jamais céder à la certitude ni à la glorification. Le texte pose donc la question suivante : faut-il absolument savoir ou accepter l’incomplétude de la vérité ? La transformation de l’enquête en œuvre théâtrale constitue un troisième enjeu : celui de la mise en récit de l’Histoire.

« Je recherchais des papiers pour retrouver une filiation luxembourgeoise afin de recouvrer la nationalité luxembourgeoise. À Lyon, je me rends avec mon père aux Archives pour connaître les démarches qu’il fallait accomplir avec des papiers retrouvés. Nous avons été reçus d’une façon « bizarre » et un peu stéréotypée… Je l’ai d’ailleurs mise au cœur de la Pièce. Après quelques semaines, je décide de monter une pièce ; qui d’ailleurs a eu une grande visibilité ».

La Pièce. La Pièce privilégie une confrontation directe avec les faits. Le théâtre devient un espace de réflexion collective, où le spectateur est invité à s’interroger sur son propre rapport à la mémoire, à l’oubli et à l’héritage historique. Le dénouement partiel de l’enquête souligne un enjeu éthique fondamental : l’acte de réparation. Cela rejoint la démarche juive fondamentale du « Tikoun olam » (réparation du Monde). Même si le lien exact entre le grand-père et la famille juive demeure inconnu, le geste de restitution permet de « réparer le temps », et de redonner une place aux victimes. Le texte de la Pièce explore les thèmes de la responsabilité, de l’identité, du silence familial, tout en montrant que l’essentiel ne réside pas dans la résolution complète du mystère, mais dans la démarche même de recherche et de partage de ce qui fut…

Sur scène. La vie de Sabine bascule le jour où elle découvre dans les affaires de son grand-père, imprimeur pendant la Seconde Guerre mondiale. Les papiers personnels de Léopold Morgenstern refont surface. Elle décide de rendre les documents aux descendants. Recherches, révélations, immersion dans l’intime et l’Histoire. Sabine mène l’enquête, affronte les non-dits de sa famille, partage son expérience de reconstruction de mémoire. La jeune femme décide de rendre les documents aux descendants de Léopold. Elle plonge dans l’absurdité de cette époque effroyable. Avec un regard incisif et tendre, Sabine partage son expérience de reconstruction de mémoire. Sur scène, Sabine Moindrot devient Frédéric Moulin qui, lui, incarne divers personnages.

Quel impact a eu cette Pièce dans la Communauté juive ?

La pièce a été jouée de très nombreuses fois en France et en Suisse dans des théâtres, établissements scolaires, Musées et Mémoriaux. Cette Pièce a été présentée également dans des synagogues telle que la Synagogue libérale de Genève en 2023 tout comme dans celle de Lyon. Quelques lieux disent la diversité des lieux où elle a été donnée… Dans le cadre des Journées des Justes de la Licra à Toulouse, au Centre de la Résistance dans le Vercors, à l’Espace Roguet (Toulouse), au Camp de concentration des Milles (Aix-en-Provence), à l’Auditorium de Seynod (74), au Théâtre des Allobroges, Cluses (74), à la Maison des Arts du Léman de Thonon-les-Bains (74), au Théâtre de Cluny (71), au Chambon-sur-Lignon, au Studio Hébertot (Paris)…

Dans le film « La rafle » (2010), il joue le rôle de René Bousquet, Secrétaire général de la Police de Vichy ayant participé à la déportation de dizaines de milliers de Juifs en France. En 2017, il est auditionné pour jouer René Bousquet pour un document-fiction « La Police de Vichy ». Comment passer d’un personnage à l’autre ? Être un jour René Bousquet et autre jour, passer de l’autre côté du miroir ? Jouer Kafka ? Il faut tout l’art du comédien, et la magie du théâtre pour trouver les passages nécessaires pour devenir des hommes…, un Homme ! Le souriant Frédéric Moulin cherche à comprendre ce monde, et à sa mesure essaye de mettre le curseur là où la vérité et l’espérance se rencontrent. Un comédien à rencontrer et à suivre. Allons le voir sur scène. Il nous enchantera…

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