Naguib Mahfouz , Les Cailles en automne,Actes Sud, Traduit de l’arabe (Égypte) par Martine Houssay, 192 pags, 19,50€.
Le Caire brûle. Un homme revient du Canal de Suez, mallette à la main, sans voiture, sans accueil, sans avenir lisible. Naguib Mahfouz ouvre ce roman fulgurant sur le 26 janvier 1952 : Black Saturday, l’incendie du centre-ville, et il ne desserre l’étau que deux cents pages plus tard, sur une nuit d’insomnie et une rencontre improbable. Entre ces deux points, c’est toute la chute d’un monde.
Le feu, la mutation, l’effacement
Issa al-Dabbagh, fonctionnaire du parti Wafd, traverse Le Caire en flammes avec l’impression de traverser son propre nécrologe. Les foules brûlent la ville qu’elles prétendent aimer, et lui, tarbouch bien droit, regarde avec un mélange de rage et d’impuissance. « Beaucoup de choses méritent d’être brûlées, mais pas Le Caire » : il le crie intérieurement, mais personne n’écoute. La loi martiale arrive dans la nuit. La révolution des officiers libres suit en juillet. Son parti se dissout. Le nouveau ministre le mute aux Archives.
Naguib Mahfouz travaille ici avec une précision architecturale : la dégringolade politique et l’effondrement personnel avancent au même pas. La belle Salwa, fiancée au visage balkanique, file aussitôt qu’Issa perd sa valeur sur le marché des alliances. Son cousin Hassan, lui, s’adapte au nouveau régime avec l’aisance de ceux qui n’avaient rien à perdre sous l’ancien. « Les dieux se désintègraient sous ses yeux », écrit Naguib Mahfouz, et cette formule dit tout : Issa est moins un vaincu qu’un survivant d’un monde aboli.
L’automne, les cailles, la fenêtre sur la mer
Issa fuit Le Caire. Il s’installe dans un appartement grec du quartier Ibrahimiyya, huitième étage, vue sur la Méditerranée d’octobre. C’est là que le titre du roman révèle sa pleine portée. Une note de la traductrice l’explicite sobrement : en automne, les cailles migrent depuis l’Europe, traversent la mer en héros épuisés, et terminent dans des filets tendus le long du rivage égyptien. La métaphore d’un parcours illusoire qui finit en piège.
La partie alexandrine est la plus belle du roman. Le chapitre 13 bascule sans prévenir à la deuxième personne : Issa se parle à lui-même depuis la fenêtre, dans un monologue intérieur suspendu entre le chagrin et une étrange paix. «Tu as vraiment l’impression d’avoir émigré et tu t’abreuves de cette étrangeté jusqu’à l’ivresse.» Il épouse Qadriyya, trois fois divorcée, sans enfants, fille d’une veuve riche : un arrangement où ni l’un ni l’autre ne se leurre vraiment sur les motifs. Refuse l’emploi proposé par Hassan. S’installe dans l’inaction comme dans un deuil qu’on n’arrive pas à finir.
Mais Alexandrie réserve une autre rencontre, plus décisive que tous les remaniements ministériels. Riri, jeune femme des rues qui avait partagé un temps son appartement, réapparaît sur la Corniche, installée derrière la caisse de son propre établissement. Avec, sur les genoux, une petite fille au visage triangulaire, aux yeux ronds : les traits de la famille d’Issa. Ce moment où la paternité possible fait irruption dans une vie vidée de sens déplace le roman de fond en comble. Le romancier glisse ici de l’Histoire vers la faute intime, et de la faute vers la question de ce qu’on en fait. C’est cela le vrai sujet du livre : non pas la révolution, mais ce qu’un homme choisit de faire de lui-même quand l’Histoire ne le regarde plus.
La longue descente, et le dernier geste
Les années passent. L’alcool, le poker, les soirées à la Bodega avec d’anciens camarades tout aussi égarés. La crise de Suez en 1956 rallume quelque chose : les bombardements sur Le Caire, Port-Saïd qui résiste, et cette phrase qui arrive comme une surprise : le mur entre Issa et la révolution « se désagrégeait à une vitesse qu’il n’aurait jamais imaginée ». Mais la victoire ne le réconcilie pas avec lui-même. Il retombe. Qadriyya se tait. Le compte bancaire fond doucement.
Le roman s’achève sur une nuit tardive, un banc sous la statue de Saad Zaghloul, et une rencontre imprévue qui force Issa à se mesurer une dernière fois à lui-même. Naguib Mahfouz y loge une ambigüité magnifique : la défaite, et autre chose, difficile à nommer, qui ressemble à une dernière prise de position. Roman de l’effacement, certainement, mais pas tout à fait de la capitulation.
Écrit en 1962 et traduit ici pour la première fois en français par Martine Houssay, Les Cailles en automne a la discrétion des grands livres qui n’exigent rien de leur lecteur et lui prennent tout. Naguib Mahfouz n’accuse pas son héros, ne le plaint pas, le regarde simplement vivre : avec l’attention d’un entomologiste et la tendresse de quelqu’un qui sait que se lever d’un banc au milieu de la nuit peut être, dans certaines vies, un acte d’une bravoure absolue.