Sélection 2026
A travers des explorations thématiques variées, les œuvres sélectionnées par le Prix Mare Nostrum nous invitent à voyager des cités marchandes emblématiques, dont le dynamisme économique a transformé le monde, aux communautés isolées qui ont farouchement préservé leurs traditions ancestrales. Elles témoignent de l’ingéniosité humaine à s’adapter aux changements, à innover dans les domaines les plus divers – de la finance aux arts, de la stratégie militaire à la simple survie quotidienne – et à tisser des ponts entre Orient et Occident.
Ce prix salue la vitalité des échanges culturels, l’entrelacement des traditions culinaires, architecturales et spirituelles, et la coexistence, parfois tumultueuse mais toujours enrichissante, de civilisations diverses. Il nous rappelle que la Méditerranée est un creuset d’humanité, où la quête de justice et la capacité à transcender l’adversité sont des constantes intemporelles, véritables phares éclairant notre compréhension d’un monde en perpétuelle mutation.
Helléniste de formation, fondatrice en 2017 de l’association Eurêka qui anime des ateliers de grec ancien dans les écoles primaires françaises et auteure de plusieurs manuels aux Belles Lettres, Caroline Fourgeaud-Laville publie un essai en six parties consacré à la défense et à l’illustration des humanités – grec et latin – dans la société contemporaine. La première partie retrace la transmission des textes grecs depuis l’Antiquité, à travers les moines copistes, les savants arabes de Bagdad et de Grenade, et les humanistes de la Renaissance, avant d’examiner le déclin progressif des langues anciennes dans l’enseignement français, depuis la réforme de 1902 jusqu’à celle de 1975 qui les bascula en options facultatives. La deuxième partie s’appuie sur des données neuroscientifiques pour démontrer les effets cognitifs mesurables du grec ancien sur le cerveau, notamment sur les troubles de l’attention et la dyslexie. La troisième inventorie la présence invisible du grec et du latin dans le vocabulaire quotidien, les logos et les devises contemporaines. La quatrième partie examine comment des figures aussi diverses que Marx, Martha Nussbaum et Elon Musk ont puisé dans les sources antiques. La cinquième défend les humanités comme ressource de résistance en temps de crise, en s’appuyant sur des témoignages d’internés et sur le roman La Servante écarlate de Margaret Atwood. La sixième et dernière partie aborde la dimension universaliste des humanités comme bien commun transcendant les frontières culturelles. L’ouvrage s’achève sur une scène d’école mettant en scène un enfant de huit ans interrogeant le sens du don culturel.
Deuxième tome d’une biographie en trois volumes consacrée au poète Joe Bousquet (1897-1950), cet ouvrage de Paul Giro s’ouvre sur la blessure de guerre du 27 mai 1918 qui paralyse définitivement le jeune officier à mi-corps. L’auteur retrace les circonstances médicales précises de cette blessure à la moelle épinière, le séjour à l’hôpital anglo-américain de Ris-Orangis, puis le rapatriement controversé vers Toulouse avant l’installation durable dans la chambre de la rue de Verdun à Carcassonne. Paul Giro documente ensuite les tentatives de rééducation – notamment le port d’une prothèse orthopédique que Joe Bousquet abandonnera – et le recours progressif à l’opium pour supporter la douleur chronique.
Le livre retrace également la vie amoureuse du poète, en particulier sa longue relation avec Marthe Marquié, et sa lente entrée dans les cercles littéraires de l’entre-deux-guerres. Grand Méditerranéen, Bousquet tisse des liens étroits avec les Cahiers du Sud de Jean Ballard à Marseille, tout en entretenant des correspondances suivies avec Jean Paulhan, Paul Éluard, André Breton, Paul Valéry ou encore André Gide. Paul Giro retrace également les difficultés éditoriales récurrentes du poète et la publication laborieuse de ses premiers ouvrages – Le Mal d’enfance, Iris et Petite Fumée, Le Passeur s’est endormi – à la fin des années 1930. L’ensemble repose sur un corpus important de correspondances et d’archives inédites.
Feu de Dieu est le récit autobiographique de Mohamed Kacimi, né en 1955 à El-Hamel, en Algérie, au sein d’une zaouïa soufie – citadelle religieuse et familiale fondée au siècle de la chute de Grenade, héritière de la tradition andalouse. L’auteur y retrace son enfance partagée entre les femmes recluses de la demeure ancestrale et les hommes en prière, entre l’apprentissage des sourates et les premières rencontres avec la culture française.
Le récit suit la trajectoire d’un enfant élevé dans un milieu entièrement dévolu à la foi islamique, guidé par une mère insoumise et un père épris de poésie andalouse, à travers les années de l’indépendance algérienne et leurs désillusions. Mohamed Kacimi évoque la place des femmes dans cet univers patriarcal et religieux, la violence de l’école coranique, la découverte de la langue française comme espace de liberté et d’émancipation, ainsi que le virus de la fugue inoculé par les lectures de jeunesse. Le récit s’achève sur la mort de sa mère, rapatriée pour être enterrée à El-Hamel, là où tout a commencé.
Grand Méditerranéen, Mohamed Kacimi est également dramaturge et romancier reconnu, auteur notamment de La Confession d’Abraham (Gallimard) et de plusieurs pièces jouées en France et à l’étranger.
Dans cet ouvrage, l’historien Thierry Leroy retrace les origines de l’ordre du Temple, de ses prémices champenoises à son implantation en Occident, en s’appuyant sur quarante années de recherches dans les archives et cartulaires médiévaux. L’auteur centre son récit sur deux figures décisives : Hugues de Payns, petit seigneur champenois et fondateur de l’ordre, et le comte Hugues de Champagne, dont le réseau aristocratique et les séjours répétés en Terre sainte constituent le socle de l’entreprise.
Thierry Leroy reconstitue la formation progressive de la chevalerie du Temple entre 1116 et 1119, lorsqu’un groupe de chevaliers commence à patrouiller les routes de pèlerinage entre Acre et Jérusalem, avant d’obtenir du roi Baudouin II l’usage d’une partie du palais royal, à l’emplacement de l’ancien Temple de Salomon. Il retrace ensuite le voyage d’Hugues de Payns en Occident (1127-1129), sa tournée à travers la Champagne, la Bretagne, la Normandie, l’Angleterre et la Flandre pour recruter et lever des fonds, puis le concile de Troyes de janvier 1129, où Bernard de Clairvaux joue un rôle déterminant dans la rédaction de la Règle et la reconnaissance officielle de l’ordre. L’ouvrage s’achève sur les premières décennies d’implantation templière en Champagne et les débuts difficiles de l’ordre en Terre sainte jusqu’en 1153.
Égyptologue et auteure de plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire de l’Égypte ancienne, Claudine Le Tourneur d’Ison retrace dans ce livre l’histoire complète de la Bibliothèque d’Alexandrie, depuis la conquête d’Alexandre le Grand en 331 avant notre ère jusqu’à l’inauguration de la nouvelle Bibliotheca Alexandrina en 2002.
L’ouvrage s’ouvre sur la fondation d’Alexandrie par les Ptolémées, qui firent de l’accumulation du savoir mondial un instrument de légitimation politique, saisissant les manuscrits dans les cales des navires et extorquant les originaux des tragédies grecques aux Athéniens. L’autrice dresse ensuite les portraits des grandes figures intellectuelles de l’institution – Démétrios de Phalère, Callimaque, Ératosthène, Aristarque de Samos, Hérophile – avant d’examiner le déclin progressif de la Bibliothèque sous l’effet conjugué de la domination romaine, de l’essor du christianisme triomphant – avec la destruction du Sérapéum en 391 et le lynchage de la philosophe Hypatie en 415 – puis des conquêtes arabes.
Le livre suit ensuite les “caravanes du savoir” à travers la Maison de la Sagesse de Bagdad et les centres de traduction de Cordoue et Tolède, où des savants comme Hunayn ibn Ishaq, Al-Khwarizmi et Averroès préservèrent et transmirent le corpus scientifique antique avant son retour en Occident à la Renaissance. L’ouvrage s’achève sur l’histoire contemporaine de la refondation de la Bibliothèque à Alexandrie, portée par trois figures – l’historien Mostafa El-Abbadi, l’écrivain Taha Hussein et l’architecte Mohsen Zahran – dont les destins parallèles constituent le fil conducteur du livre.
Dans cet essai, l’égyptologue Émilie Martinet compose douze portraits de femmes ayant exercé le pouvoir en Égypte ancienne, de la Ire dynastie aux derniers Lagides, en s’appuyant sur les renouvellements méthodologiques issus des études de genre, notamment le colloque de 2019 à l’Université américaine du Caire et celui de 2025 à la Sorbonne et au Collège de France.
L’ouvrage examine successivement Méryt-Neith, mère du roi Den vers 2 950 avant notre ère, dont le statut de régente ou de pharaon fait encore débat ; Hétephérès Ire, épouse de Snéfrou et mère de Khéops, dont le trésor funéraire atteste le contrôle des ressources précieuses ; Péseshet, cheffe des médecins vers 2 500 avant notre ère ; Hétepet, prêtresse d’Hathor et administratrice d’un domaine agricole ; l’épouse inconnue de Pépi Ier, répudiée et dépossédée de ses titres ; les reines Ânkhésenpépi Ire et II ; puis les deux femmes pharaons Néferousobek, première à s’être dotée d’une titulature royale complète sous la XIIe dynastie, et Hatchepsout, qui régna vingt-deux ans en se faisant représenter avec les attributs masculins du pouvoir. L’autrice examine également la momie anonyme dite la Young Lady, identifiée comme mère de Toutânkhamon et victime d’une violence mortelle, ainsi que Naunakhte, artisane de Deir el-Médineh dont le testament en hiératique atteste l’autonomie juridique, Maâtkarê, haute prêtresse d’Amon, et Cléopâtre VII, dont la figure historique est restituée à partir des sources papyrologiques grecques et démotiques.
Dans cet essai publié dans la collection « Archives du colonialisme », la journaliste Lorraine Rossignol retrace l’histoire des camps de regroupement mis en place par l’armée française pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) : près de 2 500 camps où plus de deux millions d’Algériens – paysans, semi-nomades et nomades des Hauts Plateaux et des zones montagneuses – furent déplacés de force, et où des centaines de milliers d’entre eux, majoritairement des enfants, moururent de malnutrition, de maladies et de mauvais traitements.
L’ouvrage, structuré en trois parties, retrace d’abord la genèse de ces camps, depuis les premiers déplacements de population dans l’Aurès au lendemain de la Toussaint rouge de novembre 1954, jusqu’à la systématisation d’un dispositif emprunté aux stratégies de contre-insurrection expérimentées en Indochine. La deuxième partie confronte les archives militaires et administratives aux témoignages d’appelés du contingent, notamment grâce au rapport rédigé par le jeune énarque Michel Rocard en 1959, qui contribua à rendre publique la réalité de ces camps. La troisième partie examine la vie quotidienne à l’intérieur des camps – écoles, violences, conditions sanitaires, contrôle policier – et les transformations irréversibles qu’ils imposèrent à une Algérie rurale à plus de 80 %.
Lorraine Rossignol s’appuie sur un corpus d’archives inédites, de témoignages d’anciens appelés et de chercheurs algériens et français, pour documenter un épisode demeuré très largement méconnu du grand public soixante-dix ans après les accord d’Evian.
Avocat palestinien fondateur d’Al-Haq, première association palestinienne de défense des droits humains, Raja Shehadeh est issu d’une famille de Jaffa réfugiée à Ramallah après 1948. Naguère en Palestine rassemble six promenades à pied effectuées entre 1978 et 2007 dans les collines de Cisjordanie, autour de Ramallah, dans les wadis des environs de Jérusalem et dans les ravins bordant la mer Morte, auxquelles s’ajoute un épilogue intitulé Les bergers masqués.
Chaque promenade est à la fois récit de marche et témoignage sur la transformation progressive du paysage palestinien sous l’effet de la colonisation israélienne : saisie des terres agricoles, construction de routes et de colonies sur les crêtes, érection de la barrière de séparation. Raja Shehadeh y entremêle souvenirs personnels, réflexions juridiques issues de son combat devant les tribunaux militaires israéliens, et observations sur la flore, la géologie et la toponymie des collines.
Cette réédition française, publiée quinze ans après la première traduction parue chez Galaade, est augmentée d’une nouvelle préface de l’auteur datée de novembre 2024, rédigée depuis Ramallah, dans laquelle Raja Shehadeh constate l’aggravation de la situation depuis la parution originale du livre. L’éditrice Emmanuelle Collas y ajoute un mot liminaire rappelant le contexte de la guerre à Gaza et de l’accélération de la colonisation en Cisjordanie.







