PRIX MARE NOSTRUM - Romans
Sélection 2026
Cette sélection de neuf romans pour le Prix Mare Nostrum s’affirme comme une célébration éclatante de la profondeur et de la complexité de l’âme méditerranéenne. Elle propose un voyage littéraire où les récits personnels se mêlent aux grandes fresques historiques, explorant les thèmes intemporels de l’identité et de la mémoire. Chaque ouvrage sonde les recoins de l’expérience humaine, des traumatismes du passé aux espoirs de demain, en passant par les défis du déracinement et la richesse des rencontres interculturelles. Au fil des pages, on découvre des paysages intérieurs aussi variés que les rivages de cette mer mythique.
La prose, qu’elle soit introspective et poétique, immersive et sensorielle, ou encore d’une acuité philosophique percutante, révèle la virtuosité de ces auteurs. Ils s’engagent avec passion dans l’exploration des liens indissolubles entre l’individu et son histoire collective, mettant en lumière la résilience, la quête de sens et les mille facettes de l’existence. C’est une littérature exigeante et généreuse, qui honore la puissance des mots pour éclairer les ombres et célébrer la lumière de l’humanité méditerranéenne. Telle est la vocation du Prix Mare Nostrum.
Roman de l’écrivain libanais Souhaib Ayoub, publié dans la collection « La Bibliothèque arabe » des éditions Sindbad, Le Loup de la famille se déroule à Tripoli, dans les quartiers populaires et miséreux de la ville, au cours de l’été 2013.
Le récit est porté par plusieurs voix alternées. Hassan al-Sabe’, adolescent quasi muet issu d’une fratrie de garçons brutaux, vit dans un immeuble délabré du quartier Dakramanji dont les murs gardent encore les traces d’un obus de la guerre civile. Quand sa mère Saadiyé disparaît, il est le seul à chercher à comprendre. La narration alterne avec la voix posthume de Widad Nabelsi, une voisine morte dans des circonstances obscures, et avec le point de vue de Ziad, enquêteur, et du sculpteur Hargoul, figure inquiétante de l’immeuble, dont la cave abrite des statues de nus et des secrets violents.
À travers cette polyphonie, le roman dessine le portrait d’un enfant en marge – surnommé « le muet », exclu de la virilité familiale, attiré par les femmes et les corps masculins – dans une ville rongée par la pauvreté, la violence domestique, l’emprise religieuse et la mort omniprésente. La découverte progressive des crimes commis au sein de l’immeuble constitue le fil noir du récit, dans une langue âpre et hallucinée.
Écrivain corse de langue française et corse, auteur notamment de Murtoriu (2012) et Orphelins de Dieu (2014), Marc Biancarelli situe ce roman dans la Corse du XVIe siècle, en s’appuyant sur les Chroniques de la Corse d’Anton Pietro Filippini et les travaux de l’historien Antoine-Marie Graziani.
Le récit suit Fioravante, enfant des Terres – ces vallées des Deux Pièves, au cœur de la Corse montagneuse – depuis sa naissance jusqu’à son entrée dans la guerre. Élevé dans un monde paysan archaïque encore imprégné de croyances païennes, de vengeances claniques et de rituels agraires, il grandit entre son père Baldassaru, braconnier et guerrier, son oncle Carrancione, et son frère aîné Filippone qui part s’engager dans les compagnies du seigneur Orsini contre l’occupation génoise. Le roman retrace sa formation par le feu – raids barbaresques, soulèvements contre Gênes, batailles rangées – jusqu’à sa rencontre avec Sampiero Corso, le grand chef de la résistance insulaire.
À côté de Fioravante évolue Catalinaccia, bergère du même village, dont l’itinéraire constitue l’autre fil du roman : refusant le destin d’effacement que lui réserve son milieu, elle finit par s’embarquer pour le Nouveau Monde, où elle devient Doña Caterina, maîtresse d’une encomienda au Pérou. Le roman tisse ainsi l’épopée collective d’une île et le destin individuel de deux enfants du peuple que l’histoire sépare.
Romancière française auteure d’une vingtaine d’ouvrages, Emmanuelle de Boysson signe avec Tendre Maroc un récit autobiographique romancé qui prend sa source dans une crise cardiaque survenue trois ans avant l’écriture du livre, laquelle a ravivé les souvenirs enfouis d’une enfance marocaine.
Le roman retrace les années passées à Mohammedia, ville balnéaire proche de Casablanca, entre les âges de six et treize ans, dans les années soixante. La narratrice y grandit dans une famille bourgeoise française – son père entrepreneur, sa mère Blanche, distante et exigeante, ses frères et sœurs – dans une villa à jardin où se côtoient domestiques marocains, expatriés européens et les parfums du jasmin et du bougainvillier. Elle y découvre l’amitié avec Myriam, petite Marocaine de sa classe, et surtout Medhi, jeune garçon aux mains blanches entrevu à l’église, figure du désir et de la liberté qui traversera toute son existence et ses fictions.
Le roman s’organise en couches temporelles entrelacées : le présent de l’écriture, la mémoire d’enfance, et une remontée généalogique dans la lignée féminine maternelle – de Blanche à Madeleine, Amélie, Mélanie et Marie – pour tenter de comprendre la chaîne du manque d’amour transmis de mère en fille depuis l’Empire. Grand Méditerranéen par son ancrage entre deux rives, le livre est aussi une méditation sur la relation mère-fille, le désir d’écrire et la mémoire du corps.
Éditeur et écrivain, auteur notamment de Ne pleure pas sur la Grèce (2021) et Indomptables (2024), Bruno Doucey signe un roman choral enraciné dans l’histoire de la Crète, troisième volet d’un cycle romanesque consacré à la Grèce du XXe siècle.
Le récit s’ouvre en avril 1941 sur Hitler et le général Student planifiant l’opération Merkur – la plus grande invasion aéroportée de l’histoire – puis bascule dans le point de vue de Zena Apostolidis, jeune Crétoise de dix-huit ans venue de la montagne pour étudier à Réthymnon, qui fuit l’invasion allemande du 20 mai 1941 à travers les massifs sauvages de l’île. Singulière, solitaire, physiquement différente de ses sœurs Melina et Myrto, Zena incarne une féminité rebelle et indépendante qui court les sentiers rocailleux comme elle traverse la vie – avec agilité, détermination et sans concession à l’ordre établi.
Autour d’elle gravitent Nektarios, berger résistant fiancé à Melina, qui blessa lors des combats le boxeur Max Schmeling parachuté sur l’île, et un homme mystérieux qui note tout dans un carnet depuis les terrasses des cafés crétois. Le roman couvre une vaste période – des premières heures de l’occupation jusqu’à l’après-guerre et l’île de Makronissos, camp de détention des résistants communistes grecs – en entremêlant journal intime, scènes historiques et voix multiples, avec pour fil conducteur un vers du poète Yorgos Seferis : Où que j’aille, la Grèce me blesse.
Écrivain catalan né en Roussillon, Joan-Lluís Lluís signe un roman dont le narrateur est Héphaïstos, dieu grec du feu et de la forge, fils de Zeus et Héra, mari d’Aphrodite, qui erre dans un monde méditerranéen devenu chrétien où les anciens dieux meurent lentement, privés des sacrifices animaux qui constituaient leur seule nourriture.
Boiteux, affamé, dépouillé de sa puissance divine, Héphaïstos descend de l’Olympe en ruines et traverse des villages où les humains ne le reconnaissent plus, le prennent pour un mendiant ou un fou, l’enferment dans des étables. Il vole des poules pour tenter de se les sacrifier à lui-même, s’aventure dans une église chrétienne où il réclame en vain un sacrifice, et rencontre Magdalena, une fillette boiteuse elle aussi, à qui il raconte en secret les mythes anciens. Le roman suit cette longue agonie ironique et mélancolique d’un dieu qui, pour la première fois de son existence immortelle, doit apprendre ce que c’est que souffrir, avoir faim, être ignoré – et qui découvre peut-être, au seuil de sa mort, ce qu’il a réellement été.
Le récit est encadré par une ouverture au XXIe siècle, qui pose la thèse du roman : les dieux grecs furent assassinés par le christianisme triomphant en les condamnant à mourir de faim.
Premier roman d’Elsa Régis, Un abri pour Lampedusa est narré à la première personne par Giuseppe Alde, architecte français venu à Rome superviser un chantier de rénovation – la villa Armani, tout contre la capitale italienne – pendant un été de canicule.
Dans le jardin de la villa d’Este, il rencontre Marco Serve, écrivain italien autrefois chauffeur bénévole pour un réseau de passeurs qui convoyait des migrants depuis les côtes méditerranéennes jusqu’aux commissariats romains. Du matériau de ces trajets est né son premier livre ; il cherche désormais à écrire un second roman, à partir d’une phrase entendue par hasard et qui deviendra le fil conducteur du récit. Leurs échanges quotidiens – à la terrasse du Barbarossa sur le Campo de Fiori, dans les pièces de la villa Armani, autour d’un verre d’aperol spritz – forment la trame du livre : une méditation à deux voix sur l’écriture, la mémoire, et la présence silencieuse des migrants qui traversent Lampedusa sans vouloir y laisser de trace, en quête d’une frontière au-delà de l’Italie.
Le roman tisse ensemble l’été romain, le chantier de la villa, la rumeur de l’Abri de Lampedusa – ce lieu informel où des hommes et des femmes venus de la mer attendent de pouvoir fuir vers la France, l’Allemagne ou l’Espagne – et les histoires fragmentées que Marco Serve recueille et tente de mettre en récit, dont celle d’une petite fille rescapée d’un naufrage.
Premier roman de Manal Salamé, journaliste franco-libanaise, Habibi Beyrouth suit Amal, trente-sept ans, qui rentre au Liban après dix-sept ans passés en France pour y obtenir une simple carte d’identité libanaise. Ce qui devait être une formalité d’une semaine se transforme en un séjour bien plus long, au cours duquel elle doit affronter tout ce qu’elle avait fui.
Le roman se déroule dans le Beyrouth de l’après-double explosion du port d’août 2020 et de la crise économique déclenchée par les révoltes du 17 octobre 2019 — une ville où la classe moyenne improvise des taxis pour survivre et où l’épargne des citoyens est bloquée par les banques. Amal retrouve Tino, ami d’université aux yeux azur, et sillonne les rues de Gemmayzeh et de Ras el-Nabeh avant que ses démarches administratives ne la conduisent dans le sud du pays, dans son village familial désormais sous l’emprise du Hezbollah, où elle se heurte à la tyrannie des apparences, aux rumeurs et aux non-dits familiaux.
Le récit alterne entre le présent du retour et des séquences d’enfance – un vol de l’exil, les premiers étés au Liban – pour reconstituer la mémoire fragmentée d’une femme tiraillée entre ses deux appartenances. Méditerranéen par son ancrage géographique et son exploration des blessures de l’exil, le roman s’achève sur le dévoilement du titre : une exposition photographique qu’Amal a consacrée à sa ville.
Ancienne présidente de France Médias Monde, Marie-Christine Saragosse signe un livre-hommage à sa mère, Anne, institutrice décédée à l’automne 2023 à l’âge de quatre-vingt-quatre ans dans sa maison de Hyères, entourée de sa fille et d’Aïcha, qui l’avait veillée pendant neuf mois.
Le récit s’ouvre sur la nuit de l’agonie et les heures qui suivent la mort – la toilette du corps, la levée du corps par les brancardiers, le départ du fourgon à travers le jardin planté de palmier, figuier et olivier – avant de remonter le temps pour retracer une vie commune sur plus de soixante ans. L’autrice évoque l’enfance à Philippeville en Algérie, le père à la guerre d’Indochine, la traversée de la Méditerranée en 1964 lors de l’exil en France, l’installation sur la Côte d’Azur à Cannes, la complicité fusionnelle entre la mère et la fille unique. Elle raconte les longues conversations allongées sur le lit maternel, la place que la mère a occupée dans la construction de son identité de femme, de sa curiosité intellectuelle et de sa carrière, mais aussi les tensions, les agacements, les non-dits d’une relation d’une intensité parfois écrasante.
Le livre, adressé directement à la morte à la deuxième personne du singulier, est également le récit d’un deuil en train de s’écrire ; l’autrice ayant promis à sa mère mourante de lui consacrer un livre, comme elle l’avait fait pour son père dans un ouvrage précédent.
Né à Nice en 1971 dans une famille moitié séfarade moitié ashkénaze, auteur de plus de 130 titres dont Le Chat du rabbin et Donjon, Joann Sfar clôt avec ce massif roman graphique la trilogie entamée au lendemain du 7 octobre 2023 — après Nous vivrons (2024), témoignage à chaud sur le traumatisme du pogrom, et Que faire des Juifs ? (2025), réflexion sur la longue durée de l’antisémitisme. Dans ce journal de bord de près de 600 pages, Sfar s’éloigne cette fois de la chronique immédiate et de la fresque didactique pour parcourir des villes fracturées – Venise, Paris, Londres, Ramallah, Naplouse, Hébron, Jérusalem, Tel-Aviv – et donner la parole à ceux que les deux premiers volumes n’avaient pas ou peu entendus : commerçants palestiniens de Naplouse épuisés par les fermetures, jeunes de Ramallah tiraillés entre résignation et colère, habitants d’Hébron confrontés à la violence des colons, Arabes israéliens déchirés par leur double appartenance, Bédouins, Samaritains, soldats israéliens, opposants à Netanyahu. Inspiré par les reportages de Joseph Kessel en Israël, il dessine sur le vif, restitue les paroles verbatim, confronte les contradictions sans les résoudre.
Graphiquement, Sfar conserve son trait nerveux, associe lavis expressifs et portraits en gros plan. La musique – Django Reinhardt, le jazz manouche – traverse le livre comme un contrepoint poétique au désespoir du conflit. Grand Méditerranéen par sa formation, son identité de Juif français fils de séfarade algérien et l’espace géographique qu’il arpente, Sfar ne réconcilie rien, ne propose aucune utopie, mais pose le dialogue comme seul acte politique encore possible.








