Valérie Cibot, Son ciel de cendres, Quidam éditeur, 06/03/2026, 156 pages, 18€
Une jeune femme tire un traîneau. Dessus repose le corps de sa grand‑mère, qu’elle doit mener jusqu’à un lac sacré avant la fin du septième jour. Voilà le pacte que noue Valérie Cibot dès les premières pages de Son ciel de cendres, paru chez Quidam Éditeur. Un deuil qui se marche, une forêt réduite en cendres ; et, par‑dessus tout, une langue qui change le chagrin en paysage. On entre dans ce roman comme dans une forêt après le feu : à pas comptés, le cœur un peu serré.
Sept jours pour défaire le monde
La grand‑mère appartenait aux Dallols, un peuple autrefois nomade, éleveur de rennes et pêcheur, aujourd’hui fixé dans des villages au pied de la montagne, après l’abandon de la forêt et des anciens chemins. Chez eux, les femmes accompagnent les morts jusqu’au lac, sept jours durant, en écho aux sept jours de la création. Sam, elle, a fui tout cela à dix‑huit ans pour la ville, les livres, les expositions. La voilà rappelée au rite, lancée vers le nord ; la route disparaît sous la cendre, la vieille voiture s’immobilise, et elle doit bientôt tirer le corps sur un traîneau attelé à ses épaules. Autrice de deux romans déjà parus aux éditions Inculte, Valérie Cibot tisse un récit de transmission qui se dérobe, où la petite‑fille avance sans savoir vers quoi. C’est dans cet écart entre celle qui sait et celle qui a oublié que le roman trouve sa tension la plus juste. Sam s’adresse à la disparue, la tutoie page après page, et ce « tu » tenu de bout en bout donne au chagrin une présence physique, presque une chaleur.
Le chemin des lichens
Et puis il y a la langue, et c’est elle qui nous prend d’abord. Valérie Cibot fait pousser ses phrases comme le lichen gagne la pierre : par plaques, par proliférations patientes, jusqu’à recouvrir la moindre surface. La nuit prend une texture, le chagrin se fait ronce, le corps aimé se rêve arbre puis humus. Une image suffit à donner le ton : “La nuit est une pêche trop mûre.” La phrase fait sentir une matière avant de formuler la moindre idée ; on touche le deuil avant de le comprendre. Par jeu, l’héroïne donne une chair à chaque lettre du mot rituel, comme pour le rendre à nouveau habitable. Cette prolifération d’images tient aussi à distance ce que Sam ne peut regarder en face : le corps de sa grand‑mère, dont elle refuse longtemps la vue.
Des fils qui relient
Sur la route, Sam croise des présences : un chien la suit, des silhouettes surgissent au détour d’un sentier. Les tantes, elles, ont noué autour du corps tout un savoir de mains, laines, étoffes et soies tressées, comme autant de chemins à retrouver. Le motif du fil court d’un bout à l’autre du livre ; il dit l’essentiel, rien ne tient seul. Valérie Cibot fait du lichen sa grande métaphore : cet organisme où une algue et un champignon vivent ensemble devient, en écho à l’exergue emprunté à Vincent Zonca, l’image d’une survie qui passe par la porosité et la coopération. Voilà sa grande trouvaille : faire de cette vie minuscule l’image d’un peuple qui tient à une montagne incendiée sans la croire ennemie. Derrière la beauté affleure notre époque : les forêts qui brûlent, les usines qui empoisonnent la terre, un monde ancien qui s’éteint pendant qu’un autre s’emballe. Valérie Cibot préfère montrer plutôt que plaider, et sa charge politique passe d’autant mieux par les corps et les paysages. On ne peut qu’aimer qu’un livre si sensoriel sache rester, en sourdine, profondément politique.
Avec Son ciel de cendres, Valérie Cibot signe un livre qui avance dans la cendre sans cesser de chercher la lumière ; on en sort le pas plus lent, attentif aux liens minuscules que la perte laisse intacts.