Thierry Lamote, Les gourous sont parmi nous, Les Éditions du Cerf, 23/04/2026, 272 pages, 22 €
On traque le pervers manipulateur partout ; partout il se dérobe. Avec Les gourous sont parmi nous (Les Éditions du Cerf), Thierry Lamote saisit ce paradoxe et le retourne comme un gant : et si le gourou tout-puissant relevait de la même chasse illusoire que le Snark de Lewis Carroll ? De Monflanquin à TikTok, sa traversée clinique de l’emprise déplace le regard, du bourreau supposé vers le ressort intime du désir. Vertigineux.
Le gourou sans charisme
Tout commence dans un château du Sud-Ouest, là où l’on attendrait le moins l’aliénation. Entre 1999 et 2009, onze membres de la famille de Védrines, aristocrates protestants cultivés, se dépouillent de près de cinq millions d’euros sur l’injonction d’un certain Thierry Tilly, que la presse promut en astre noir doté de pouvoirs quasi surnaturels. Thierry Lamote ouvre le dossier et déjoue d’emblée la légende : l’homme retrouvé délirant dans les rues de Bordeaux reste un médiocre, dépourvu de charisme comme de génie manipulateur. Comment, alors, expliquer dix ans de réclusion volontaire ? L’auteur exhume une intuition oubliée du psychiatre Falret, qui parlait dès 1877 de « rêve caressé » : la folie partagée comble un vœu que le sujet portait déjà en lui. L’emprise, ici, réalise un désir plutôt qu’elle ne le viole ; voilà le déplacement, et il est roboratif.
La deuxième station du livre descend plus bas, dans la cave. Thierry Lamote y convoque Josef Fritzl, ce pervers sédentaire tapi dans son souterrain, et Paul Schäfer, fondateur de la Colonia Dignidad au Chili. La comparaison qu’il architecture entre Fritzl et Madoff, le tyran domestique et le tyran financier, éclaire d’une lumière froide la mécanique du clivage pervers. La psychanalyse de Freud et de Lacan irrigue chaque page sans s’alourdir en glose scolaire. On sort de ces chapitres avec une conviction dérangeante : le monstre que l’on désigne au-dehors épouse souvent la forme de ce que l’on se refuse à regarder en soi.
Un délire nommé scientologie
Changement d’échelle. Avec l’Église de scientologie, Thierry Lamote quitte le huis clos familial pour une multinationale de la croyance, et son scalpel y trouve un terrain de choix. L. Ron Hubbard, ce romancier de science-fiction promu prophète, est relu comme un paranoïaque dont le système délirant a été industrialisé. L’argument décisif tient à un renversement d’optique : la scientologie opère sans chef qui commanderait du sommet ; elle démantèle méthodiquement le principe d’autorité pour se couler dans le fonctionnement pulsionnel de chaque adepte. Le pouvoir, là encore, occupe un lieu vide.
Thierry Lamote sonde alors le carburant de la machine : ce qu’il nomme le thrill, cette décharge de plaisir arrachée aux circuits de la récompense, qui rend l’adepte accro comme à une substance. Une trouvaille analytique mordante rapproche le produit scientologue du Coca-Cola, marchandise paradoxale, incapable d’étancher la soif, qui entretient le manque qu’elle prétend combler. L’érudition se fait ici limpide. En arrimant le dogme à une économie du désir, Thierry Lamote donne à voir comment un langage hermétique referme peu à peu le monde sur l’adepte. Le lecteur ressort de ce chapitre avec le sentiment d’avoir compris, enfin, ce que les exposés convenus sur le « lavage de cerveau » laissaient dans l’ombre.
le rhizome numérique : autopsie d'un fantasme
Reste le territoire le plus contemporain, et le plus troublant : le web. S’appuyant sur le « rhizome » de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Thierry Lamote arpente des communautés sans tête où l’emprise circule par contiguïté, de proche en proche, sans personne pour tirer les ficelles. L’influenceuse Ophenya, suivie par cinq millions d’abonnés, sert de cas d’école : une idole dépourvue de toute autorité, imitée pourtant jusqu’au vertige. De là, le livre déploie une cartographie saisissante des contagions numériques, du complotisme des « citoyens souverains » aux tueries de la mouvance incel d’Elliot Rodger, jusqu’à ce que l’auteur nomme, sans détour, une « mass social media-induced illness ».
C’est dans la dernière ligne droite que Thierry Lamote referme son piège intellectuel. Après avoir poursuivi le pervers manipulateur de chapitre en chapitre, il en signe l’acte de décès. La généalogie qu’il retrace est implacable : Racamier forge la perversion narcissique en 1990 ; Abgrall la greffe ensuite sur le gourou des sectes, Hirigoyen sur le harcèlement moral, et la figure prolifère jusqu’à saturer l’imaginaire commun. Or cette figure, démontre-t-il, ne sert qu’à boucher un trou : elle complète un grand Autre lacunaire ; elle transforme le sujet en victime passive, à la manière de Truman ou de Néo. Le verdict tombe, sec : “le pervers narcissique est une chimère théorique qui a la structure du fantasme”. On le suit, et l’on frémit de la cohérence du raisonnement.
Tout le prix de l’ouvrage est là, dans ce geste qui transfigure une panique sociale en objet de savoir : à rebours de la chasse au coupable, Thierry Lamote nous renvoie à notre propre désir, à cette « organisation » qui, dit Lacan, nous pousse par-delà le plaisir. Le titre prend alors son sens vénéneux : les gourous sont parmi nous parce qu’ils sont d’abord en nous. Clinicien scrupuleux autant que lecteur aigu de l’époque, Thierry Lamote convertit nos paniques en intelligence ; avec ce livre publié par Les Éditions du Cerf, il signe l’une des relectures les plus fécondes de l’emprise, et nous rend, au passage, un peu plus libres.