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Pute vierge, récit de deux gestes qui effacent une fille

Dominique Sigaud, Pute vierge, Éditions Actes Sud, 07/10/26, 128 pages, 15,50 €

« Avoir un corps ». Le récit s’ouvre sur une évidence, mais pas n’importe quel corps, car une fragilité apparaît lorsque l’on naît fille. À quinze ans, Dominique perd sa virginité avec un homme de dix ans son aîné, qu’elle connaît à peine, mais qu’elle a choisi. Le désir vient d’abord, et l’auteure affirme qu’elle était libre de toute contrainte, en reconnaissant qu’elle n’en savait rien. Puis viennent les gestes de deux hommes. À seize ans, son père lui intime l’ordre de se déshabiller et lui inflige une fessée qu’il a l’outrecuidance de lui présenter comme un acte éducatif. Quelques semaines plus tard, l’été de ses seize ans, lors d’un mariage sur la propriété familiale du Var, sur un chemin de la pinède et en plein jour, un invité du marié, un inconnu jamais revu, glisse par surprise ses doigts dans son sexe. Le livre tient ce geste pour ce qu’il est – un viol – et en garde une marque indélébile dans l’esprit du lecteur, « la marque de cet homme ». Elle se tait. Faute d’avoir repoussé son père, elle restera muette cette fois encore. Il lui faudra des décennies pour oser dire le mot et la force du livre tient à cette franchise retournée contre soi, l’adolescente jugée par la femme qui écrit.

Dominique Sigaud nomme les gestes et laisse béants les trous de sa mémoire. Cette franchise touche au principe même du témoignage : reconstituer la scène aurait été la rejouer une seconde fois sur le corps de l’adolescente, alors que la retenue rend au lecteur cette enfance et cette innocence qui lui furent arrachées. Elle démonte l’escamotage paternel, qui range ce qui est érotique sous l’étiquette d’une leçon, et la jonction entre l’autorité et le sexe immobilise l’enfant sur place. Le livre parle « d’idiotie », mot qui désigne celui qui manque de connaissance et de savoir face à ce qui arrive. Pendant des décennies, l’auteure ne dit rien.

De là une écriture heurtée, faite de phrases brèves et de reprises, où l’on entend la colère : elle bute sur ce que la mémoire a effacé et y retourne obstinément. Un énoncé revient de page en page, et une culotte se baisse puis se remonte. L’ouvrage appelle cela un « récit de traces », et sa rigueur tient à ce qu’il consigne l’incertain, des ombres dans la mémoire, des éclats de netteté, la porte que son père a franchie.

La parole qui assigne

Environ trois ans ont passé depuis la fessée. Dans le salon de la mère, le père prononce la phrase qui porte le livre. « Tu es une pute. » Dominique Sigaud y reconnaît le présent de vérité générale, celui des axiomes, qui engage le passé comme l’avenir. L’insulte devient définition, et la grammaire accable davantage que le mot. Le face-à-face que Dominique Sigaud nomme « concurrence des récits » oppose une parole de femme à un homme dont le pouvoir de nommer et de condamner, fait loi. Le texte résume cet affrontement en une formule, « une langue sans pouvoir, la mienne, face à un pouvoir sans langue, le sien ». La jeune femme voudrait qu’une fois, une seule, le père adresse la même phrase au frère aîné. Celui-ci ne sera jamais inquiété et ne rechigne pas à jouir du privilège de sa naissance. Là se mesure la domination masculine, dans l’écart de traitement entre deux chambres qui se font face.

Puisque c’est la mère qui a averti le père de la perte de virginité de sa fille, son rôle pèse plus lourd encore. Elle la livre à un homme qu’elle hait et redoute, et elle ne prononce pas un mot pendant la scène. La soumission y prend les traits de la complicité, portée par une peur qui explique la faute et ne la dissout pas. Pour la fille, le désir est disqualifié d’avance, la parole suspectée avant même de s’élever. La mère, elle, détourne les yeux. Il faut une audace rare pour écrire cela de sa propre mère, et Dominique Sigaud l’écrit sans l’absoudre.

Faire plier, puis reprendre la parole

Dominique Sigaud vit à Arles, et c’est dans la corrida qu’elle puise sa figure centrale, « l’inceste comme tauromachie ». Le dispositif va de l’enclos aux piques qui fatiguent le jeune animal, du chiffon rouge qui l’énerve aux hommes en habits dorés qui entrent dans l’arène, jusqu’à l’estocade et aux marques laissées. « Plier la fille comme on plie le taureau. » Le décorum n’a d’autre fin que de masquer l’essentiel, à savoir s’attaquer à un corps vivant. Le corps traqué devient indissociable de ceux qui le traquent.

Une autre image accompagne le lecteur stupéfait : « je m’attaque au monument ». Le livre donne à ce monument le nom des Pères fondateurs et en fait l’image du mont Rushmore, où quatre présidents, parmi lesquels Washington et Lincoln, sont taillés dans la roche. Pour Dominique Sigaud, Rushmore désigne l’ordre lui-même.

Derrière le père se tient une lignée de notables catholiques, francs-maçons, enracinée depuis des siècles, avec un grand-père amiral. Dominique Sigaud, jeune journaliste de trente ans, savait crier au Liban contre un soldat syrien qui la menaçait de sa kalachnikov, et devant ce père elle prévoit de s’avouer vaincue. « Derrière le prestige de la lignée, le père trouve à la fois la caution de son autorité et l’abri de sa violence. »

Les fragments et les répétitions, qui disaient l’empêchement, deviennent l’outil d’une reconquête, et chaque reprise de la scène déplace un peu celle qui la raconte. Écrire, longtemps après, consiste à reprendre le même chemin à rebours, lentement, pour aboutir à « s’affranchir du monument », en se servant d’une langue que d’autres ont forgée.

Ce livre est salutaire. Il rend dicible ce que des familles entières ont organisé pour taire, et demande au lecteur d’aller jusqu’au bout. Il parle aussi aux mères, dont on comprend la peur et la dépendance. La protection de leurs filles leur revient d’abord. On en sort avec une honte d’homme et de père devant ce qu’un père peut infliger à sa fille, plus encore devant les silences qui couvrent la puissance dont il se prévaut. Cette honte oblige chaque homme à poser lui-même une limite à sa force et à ses pulsions. Albert Camus a inscrit la formule dans Le Premier Homme.

« Un homme, ça s’empêche. »

La leçon vaut pour tous les hommes. Ceux qui commettent de telles horreurs s’en dispensent, Camus glisse sur eux, et ils mentent jusqu’au bout. Le soupçon se retourne alors contre celle qui parle, devenue à leurs yeux « menteuse, affabulatrice et psychiquement instable ». Toute leur lâcheté tient dans ce retournement et on en ressort fracassé.

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