Antoine Cargoet, La Petite Vie, Les Éditions du Cerf, 02/01/2026, 152 pages, 19€
On a tous quelque part, logé dans un recoin de mémoire, le refrain des Innocents : « C’est un homme extraordinaire… ». Il semblerait qu’Antoine Cargoet ait écrit la longue version, bouleversante, de cette chanson pour nous raconter son père. Car Yann Cargoet était de cette trempe-là : un héros discret caché dans un costume de professeur d’anglais, quelqu’un qui a tout changé pour ceux qui l’aimaient sans jamais prétendre changer la face du monde. Dans ce premier roman magnifique, La Petite Vie, l’auteur traverse l’épreuve du deuil pour célébrer, avec une tendresse infinie et sans cacher les renoncements, la beauté de ceux qui réussissent le plus difficile des paris : rendre la vie douce.
Le refuge des jours heureux
Il est des appels qui scindent l’existence en deux. Le 12 décembre 2022, la voix étranglée qui annonce à Antoine Cargoet la mort soudaine de son père, à cinquante-six ans, ouvre la brèche. Avec La Petite Vie, publié aux Éditions du Cerf, l’auteur quitte le terrain de l’essai politique pour signer un récit de mémoire pure. Le titre, faussement modeste, définit un espace ambigu que le livre explore avec justesse. Si Yann, le père, employait parfois l’expression « la petite vie » avec une pointe d’ironie ou d’auto-dérision pour qualifier leur quotidien provincial, le fils choisit d’y voir autre chose : une sagesse de l’enracinement et de la bonté. L’écriture rejette le tragique grandiloquent et se concentre sur l’inventaire précis de ce qui a été perdu : la chaleur
Ce temps béni où rien ne bouge
L’ouvrage s’ancre dans un terreau palpable : la Bretagne sud des années 1990 et 2000, entre les lotissements de Guidel, la reconstruction de Lorient et les étés sur l’île de Sein. Antoine Cargoet restitue l’atmosphère d’une époque charnière, juste avant l’envahissement numérique total. Il y décrit la classe moyenne enseignante dans sa vérité sociologique : le Scénic familial, la Super 5 maternelle, le frigo couvert d’aimants comme une archive des jours heureux.
Ce monde échappe à la routine figée pour offrir des repères marquants, comme ce soir fondateur où le père invite le fils à veiller tard pour regarder La Gloire de mon père, l’incluant enfin dans le cercle des grands. Dans cette famille où la culture prévaut sur tout le reste, les consoles de jeux cèdent la place aux encyclopédies sur l’Égypte antique et aux constructions de Kapla. Il se dégage de cette fresque une mélancolie douce, celle d’un temps « où rien ne se passe », une absence d’événement qui, avec le recul, apparaît comme le luxe suprême de la paix civile et domestique.
L’homme qui ouvrait les fenêtres
Au centre de ce dispositif trône Jazia, figure magistrale qui dynamite les archétypes de la “grand-mère algérienne”. Leïla Marouane complexifie ce personnage en lui conférant une dimension méta-littéraire inattendue. Jazia n’est pas seulement l’ogresse qui manipule gendarmes et officiers avec ses louis d’or ; elle est aussi une auteure.
Le roman met en scène une guerre des récits. Jazia dicte son propre roman sur une vieille Remington, réécrivant l’histoire familiale à sa gloire, s’inventant un passé de résistante intellectuelle citant Sartre et Marx, tout en exerçant une tyrannie domestique implacable. « Colosse aux pieds d’argile », elle incarne cette ambivalence d’une génération qui prône la modernité littéraire tout en verrouillant les carcans sociaux. Sa rivalité avec l’écriture des autres (les lettres de Massi, les journaux de Rose) structure la tension dramatique de l’œuvre.
Quand les femmes de la Révolution disparaissent
Au cœur du livre, il y a Yann. Antoine Cargoet esquisse le portrait d’un homme pluriel. « Mister Cargoet », le professeur en costume, cache une personnalité traversée par des rêves inaboutis. Lui qui, fasciné par la figure de son propre grand-père en Indochine, avait songé jeune homme au journalisme et aux grands reportages pour l’AFP, a finalement opté pour la voie plus sage de l’enseignement. Ce choix de la sécurité et du confort matériel, l’auteur ne le cache pas, portait sa part d’ombre et de regrets voilés.
Pourtant, Yann a su ouvrir des fenêtres immenses depuis cet espace restreint. À défaut de parcourir le monde en reporter, il l’a offert à ses fils, les emmenant sur les traces de Jean Moulin, sur les chantiers de fouilles en Vendée ou dans les centres commerciaux du Minnesota. La relation père-fils se tisse ici dans les non-dits complices, les cigarettes partagées sur la terrasse, et une transmission de valeurs qui passe par l’attention aux insectes de la piscine ou le refus des drames familiaux. Sa réussite réside, par-delà toute carrière, dans sa capacité à avoir protégé les siens, transformant une vie « à moitié choisie » en un legs d’amour et de curiosité.
Une clarté plus forte que l'absence
L’écriture d’Antoine Cargoet agit comme une tentative de restauration, une « apocatastase », pour reprendre le terme du livre. Il s’agit de sauver les traits du père avant l’érosion de la mémoire. Le récit des obsèques saisit par sa sobriété : la confrontation brutale avec le réel au funérarium, puis le moment de grâce, sur le parvis de l’église. Sous un soleil d’hiver d’une blancheur absolue, au son des cornemuses et d’Amazing Grace, la douleur s’apaise un instant.
« Tu as réussi ta vie, Papa ». Cette phrase, prononcée face à l’assemblée, constitue un constat apaisé. Elle valide la dignité de cette existence ordinaire. Le livre se clôt sur la promesse de la continuité, l’image de la mer à l’île de Sein, et la certitude que l’amour reçu forme le socle sur lequel tout peut désormais se reconstruire. La Petite Vie est un texte qui console, rappelant que les existences les plus simples laissent parfois les empreintes les plus profondes.