Couverture du roman Canigó Blues de Carles Sarrat publié chez Balzac éditeur.
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Canigó Blues révèle une mémoire catalane lumineuse

Carles Sarrat, Canigó Blues, traduit du catalan par Marie Costa, Balzac éditeur, 15/04/2026, 160 pages, 15,90€

Quatre amis d’enfance, une montagne qui veille, et le temps qui se resserre autour de l’un d’eux. Carles Sarrat déploie quarante ans d’une fidélité née dans les rues de Prades, à l’ombre du Canigó, et confie ce récit à trois consciences qui se relaient. Publié chez Balzac éditeur, Canigó Blues avance à voix nue vers une épreuve que l’amitié change en veille tendre. On repose le livre à regret, et durablement reconnaissant.

Le décor tient lieu de personnage. Prades, le Conflent, la plaine du Roussillon, et surtout le massif que le romancier arpente par ses versants les moins fréquentés, jusqu’aux ruines de cabanes de berger que ne porte aucune carte. Helena, la première voix, y enracine une saga familiale de marchands de charbon et de bois, où l’anthracite, le coke, la houille et les briquettes se reconnaissent dès six ans comme d’autres apprennent les couleurs. Sur ses registres, un aïeul consignait chaque jour, en trois ou quatre mots, le temps qu’il faisait, aubaine pour qui rêverait de reconstituer la météorologie d’un siècle. Une autre branche, réfugiée de la Retirada, avait fait tourner près de Vic une papeterie de luxe avant que la guerre civile ne disperse les siens. Derrière ces objets d’un monde englouti affleure une plaie plus sourde : la frontière d’État qui a scindé la Catalogne, et l’extinction lente d’une langue que les grands-parents parlaient encore et que leurs petits-enfants ont laissée s’éteindre. Carles Sarrat rend cette perte tangible par la seule vertu du détail, le cri d’un vendeur de cacahuètes venu du sud, un almanach où l’enclave de Llívia dessine un boomerang bleu.

Trois narrateurs prennent tour à tour la parole, et chacun s’ouvre sur une épigraphe qui donne le ton. Helena convoque Margaret Atwood et l’idée que nous finissons tous par devenir des histoires ; Alexandre, l’homme des marches solitaires accompagné de sa chienne, place sa partie sous le signe de Manuel de Pedrolo ; Jacky, le plus proche par la géographie, hérite de Christian Bobin. Le procédé travaille en profondeur. Chaque conscience éclaire une face de la même attente et rectifie la précédente, si bien que le lecteur reconstitue peu à peu, fragment après fragment, comme on assemble un vitrail, la figure de l’ami que le temps presse désormais. La traduction de Marie Costa, depuis le catalan, restitue ces écarts de timbre, chaque voix gardant son grain.

Reste le foyer du livre : la façon dont l’amitié se fait veille. Carles Sarrat regarde en face la maladie et le temps compté ; il honore la tenue d’un homme devant ce qui vient, avec une pudeur qui rend chaque scène plus grave. Le Canigó veille sur toute la traversée, présence tutélaire à laquelle chacun revient. Norbert s’était pris de passion pour les rites funéraires des peuples amérindiens et pour cette conviction que “rien ne finit vraiment dans la nature” ; la phrase irrigue tout le roman d’une consolation inattendue. C’est là que Canigó Blues touche juste : le romancier transforme la fragilité d’une vie en un lent passage vers le récit et la mémoire de ceux qui restent.

Porté par une écriture qui se dépouille à mesure qu’elle avance et gagne en émotion à force de retenue, attentif aux êtres autant qu’aux pierres, Canigó Blues appartient à cette famille de romans qui accompagnent longtemps leur lecteur. Un chant d’amitié et de mémoire catalane que Balzac éditeur a eu l’intelligence de porter en français dans sa collection Rives catalanes, et que l’on referme avec le sentiment, devenu rare, d’avoir tenu entre les mains un livre appelé à durer.

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