Couverture du livre Laisse la Vie respirer en toi de Cécilia Dutter, éditions Salvator
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Cécilia Dutter au grand vent de la Vie

Cécilia Dutter, Laisse la Vie respirer en toi, Éditions Salvator, 24/09/2026, 180 pages, 17€

Au fil de son œuvre, Cécilia Dutter fait montre d’un souffle incroyable. Romancière de Lame de fond, couronné par le prix Charles Oulmont de la Fondation de France, et de L’Amoureuse. Le roman de Marie-Madeleine, essayiste de Flannery O’Connor, Dieu et les gallinacés et d’Aimer d’un cœur de femme, autrice en 2019 du récit intime de La loi du père, Cécilia Dutter publie à l’occasion de cette rentrée littéraire Laisse la vie respirer en toi, un essai très intime et puissant démontrant combien notre existence ne nous laisse plus le temps de reprendre – dans ce monde en perte de sens, et donc de spiritualité – notre souffle. Mais n’oublions pas qu’au centre de cette œuvre brille la figure lumineuse d’Etty Hillesum. Cécilia lui a consacré Etty Hillesum, une voix dans la nuit chez Robert Laffont en 2010, a dirigé en 2013 Un cœur universel. Regards croisés sur Etty Hillesum chez Salvator, et reçu pour Vivre libre avec Etty Hillesum le prix Louis-Marin de l’Association des Écrivains combattants. La jeune intellectuelle juive, qui écrivait sous la terreur nazie, habite une nouvelle fois, tout en côtoyant Rilke, cet essai en figure tutélaire, car celle qui au plus profond de l’horreur nazie a osé laisser la « Vie respirer en elle », nous dit tant sur la part humaine dans l’œuvre divine en écrivant ces paroles inoubliables : « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi ».

Il y a plus grand que nous au cœur de nous

Ruah, Pneuma, Spiritus, Cécilia Dutter nous révèle, dans toutes les traditions, le lieu où la physiologie et la mystique se confondent. Chacune de nos respirations fait entrer le dehors puis le rend au monde, et c’est ce va-et-vient continu qui dissipe le mirage d’un moi renfermé sur lui-même, car tout être vivant respire un air qui est lui est prêté. Et si nous revenions là où commence toute respiration humaine, dans le ventre de notre mère. Dès les premières pages l’auteure – qui nous confesse sa douleur d’avoir perdu un enfant dans les premiers mois de la gestation – rend à la maternité cette puissance que notre époque nous désapprend à voir. Voici ce que nous, hommes, n’avons pas la chance de discerner : porter un enfant, c’est accueillir l’autre au cœur de soi, et cette expérience fait des femmes, des initiées. Étonnantes pages, où l’auteure nous fait découvrir le microchimérisme. Saviez-vous que derrière ce terme savant les scientifiques ont découvert que des cellules de l’enfant ont été retrouvées chez la mère jusqu’à plus de trente ans après l’accouchement. Cela signifie donc que chacun d’entre nous abrite des empreintes de notre mère et sûrement de notre grand-mère, des empreintes d’amour, mais aussi de traumatismes. Cette migration silencieuse n’est-elle pas la transmission du Souffle de Vie de génération en génération.

Parlons-en de ces enfants dont la société nous incline à leur laisser une place. Et voilà que venue de Corée du Sud, la vogue du no kids gagne la France jusque dans les trains de la SNCF, où une classe leur est interdite, comme il m’a été donné de le vivre, jusque dans certains hôtels. Cécilia Dutter a raison de s’insurger, car cette éviction une violence insidieuse. Mais ne nous crotons pas épargnés, car voilà qu’à Tokyo, des brasseries écartent déjà les plus de quarante ans, et certains commerces coréens tentent désormais d’exclure les seniors. Mais quelle est cette société dont peu à peu l’exclusion qui frappe les petits menace de gagner demain les aînés, au nom du confort des adultes ?

Au premier rang des violences faites à l’enfance vient la maltraitance, dont Cécilia Dutter parle d’expérience. Fillette, témoin et victime des brutalités du foyer, elle a grandi dans la crainte d’un père despotique aux colères imprévisibles, passé relaté en 2019 dans La loi du père, récit intime paru au Cerf. Elle y revient avec une pudeur qui bouleverse. Encore de très belles pages où l’on découvre que l’enfant apeurée trouvait alors refuge auprès du Père céleste, et cette foi précoce a porté la femme sur un long chemin de reconstruction puis de pardon. Dans la balance où se pèsent les souffrances, le cri d’un tout-petit l’emporte sur le fracas d’une armée, et – pour ceux qui y parviennent – le pardon ouvre une à une les portes que la vie avait verrouillées.

Mais combien il est difficile d’être un enfant dans ce monde gagné par l’absurde que n’aurait pas désavoué Albert Camus, face à l’abrutissement numérique auquel nous les invitons. Un enfant sait d’instinct ce que le pèlerin cherche au bout du monde, que Dieu se tient à côté de chacun, et il vit l’instant avec une ferveur que l’écran confisque en faisant littéralement écran à la Vie qui respirait en lui. Pornographie, trafic d’armes, cyberharcèlement, propagande terroriste, le petit laissé seul sur Internet croise tous les périls, et les algorithmes l’enferment dans une chambre d’écho saturée d’images extrêmes, dont certaines s’apparentent, écrit Cécilia Dutter, à un viol psychique.

Avancer le vent dans le dos

Le chapitre qui porte ce titre donne au livre son envol. Avancer le vent dans le dos consiste à prolonger par ses actes l’élan reçu de la Vie en s’accordant au Ciel, et suppose de briser l’enfermement en soi. Persuadé que le possible vaut permission et que la permission vaut justice, l’homme moderne s’est couronné souverain de sa vie, et le Souffle, faute de passage, déserte ce huis clos pour des cœurs plus hospitaliers. Quand le moi devient l’unique mesure, chaque échec prend une dimension absolue et l’autre se change en rival, jusqu’à ce que la haine parachève le repli. L’orgueil, qui fait barrage à Dieu, se combat pied à pied, car la prière s’élève lorsque s’use lentement la gangue de granit dont il enserre l’âme.

Face à cet homme emprisonné dans son hubris, Dieu patiente. “Le Seigneur ne s’impose jamais à l’homme”, écrit Cécilia Dutter, et son silence, dans une société qui a cessé de l’écouter, et surtout de l’entendre, marque un retrait plein d’égards pour la liberté humaine, jusque dans nos égarements les plus vils. Le retour au vrai soi passe par une descente vers l’enfant que nous fûmes. Ralentir, habiter une solitude choisie, écouter la voix intérieure, laisser la grâce affleurer dans le crépitement de la pluie ou l’envol d’un oiseau, ces gestes rendent l’être à l’étincelle divine logée en son centre, puisque tout ce qui grandit dans une âme mûrit d’abord dans le silence. Accepter la finitude procède du même apprentissage. Contre le jeunisme, Cécilia Dutter invite à consentir à la maladie comme à l’âge et à faire des déchéances le terreau d’une vie nouvelle, à l’image des arbres que les tempêtes malmènent et qui, à chaque assaut, enfoncent plus loin leurs racines, dans un travail souterrain que la bourrasque ignore.

Cette sagesse gouverne son regard sur le siècle. Cécilia Dutter critique la congélation des ovocytes au nom de la santé des femmes autant que de l’éthique, défend Fratelli tutti en déplorant la raideur des deux camps et trace une voie médiane, celle où souffle l’Esprit et où les prières que les querelles séparent se fondent, à une certaine altitude, en une seule haleine. Elle voit dans le manque de prière, ou dans sa pauvreté quand elle sert à apaiser la conscience, l’un des maux majeurs de l’époque, y répond par une oraison accordée au rythme de la respiration et tient l’assiduité à prier pour le secret du titre.

Accompagner le dernier souffle

À l’autre extrémité de l’existence, le refus de la finitude prend les traits du rêve d’immortalité. Des entreprises américaines cryogénisent des corps dans l’attente d’une réanimation, des avatars prétendent rendre la parole aux défunts, et Cécilia Dutter montre que ces doubles numériques risquent de fabriquer de faux souvenirs et d’entraver le deuil. Une vie puise sa valeur dans son intensité plus que dans sa durée, et prolonger coûte que coûte l’enveloppe relève de la chimère, alors que les morts demeurent vivants au cœur de ceux qui les aiment.

Le même désir de maîtrise réclame le droit de choisir l’heure de sa mort, revendication que Cécilia Dutter démonte avec une grande douceur et des arguments capables de nous faire infléchir. La loi Claeys-Leonetti se trouvait déjà une ligne de crête, car la sédation profonde qu’elle autorisait soulageait et laissait à la maladie seule le soin de nous conduire au terme. La mort effraie surtout par la douleur qui l’escorte, et les soignants voient la demande de mourir disparaître, le plus souvent, avec la souffrance. Une dignité qui varierait avec l’autonomie frapperait d’indignité toute personne dépendante, au risque d’une forme d’eugénisme, et l’ultime liberté des militants deviendrait une ultime obligation pour le malade qui se croit de trop. Du tout-petit refoulé d’un wagon ou d’un hôtel, au mourant invité à s’effacer, une même logique trie les vies selon leur utilité. Cécilia Dutter lui oppose l’accompagnement, dont Etty Hillesum avait donné l’exemple à Westerbork en faisant de sa présence auprès des déportés le plus grand des actes d’amour.

Flannery O’Connor, à qui Cécilia Dutter consacra un essai en 2016, reçoit les dernières pages, à mes yeux parmi les plus belles. Frappée par un lupus incurable qui l’emporta à trente-neuf ans, recluse dans sa ferme de Géorgie, elle écrivait à peine deux heures par jour et crut d’abord que la maladie éteindrait sa créativité, avant d’y reconnaître une “malédiction bénite”, la solitude aiguisant son regard et vouant à l’écriture le peu de forces qui lui restait. Le malheur, tout-puissant au-dehors, rend les armes au seuil d’une vie intérieure qui convertit chaque épreuve en trésor inaliénable, et de ce corps auquel le lupus comptait l’haleine est sortie une œuvre d’une profondeur abyssale.

Une fois de plus Cécilia Dutter nous offre avec Laisse la Vie respirer en toi un livre de haute respiration, où la mort se découvre passage, et chaque lecteur y apprend à laisser la Vie respirer en lui.

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Couverture de l'Odyssée du savoir. Tome 1

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