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Comment la race a façonné le monde moderne depuis 1750

Régis Meyran, La racialisation du monde. De la modernité à nos jours, Éditions de l’Aube, 09/01/2026, 208 p. 19€

La race n’existe pas, mais elle a transformé le monde. Pendant deux siècles, un pseudo-concept forgé par les naturalistes des Lumières a structuré le droit colonial, alimenté les nationalismes, justifié l’eugénisme sur quatre continents, avant de se survivre dans les fractures contemporaines. Régis Meyran cartographie cette diffusion planétaire en anthropologue et en historien, pour révéler ce que le paradigme racial doit à la science, à la magie et aux mythes apocalyptiques de l’Occident.

Des Lumières au compas céphalique : la race comme outil de la modernité

Le paradoxe fondateur que Régis Meyran installe dès ses premières pages désarme toute lecture confortable : la notion moderne de race est une invention des Lumières, forgée par les penseurs mêmes qui conçurent les droits humains. Ni les anti-Lumières d’un Joseph de Maistre, ni les contre-révolutionnaires ne s’intéressaient à la taxinomie des races ; ce sont Linné, Buffon, Blumenbach qui, en classifiant l’espèce humaine selon des critères physiques supposés rationnels, y ont inscrit une hiérarchie implicite. L’auteur restitue avec acuité les contradictions de ces savants progressistes : Buffon défend l’unité de l’espèce et la réversibilité raciale, tout en dépeignant les Africains comme “niais et sans génie” ; Kant critique l’esclavage mais écrit que “l’humanité atteint la plus grande perfection dans la race des Blancs“. L’originalité de Régis Meyran tient ici à sa périodisation : il distingue nettement la “préhistoire” du mot (la raza de l’Inquisition espagnole, le lignage nobiliaire français, catégories fondées sur le sang et non sur la biologie) du basculement opéré au XIXe siècle, lorsque la modernité industrielle transforme cet outil descriptif en instrument de la rationalité politique. La Société d’anthropologie de Paul Broca (1859), l’indice céphalique de Retzius, le goniomètre, le dynamomètre : tout un arsenal métrologique s’impose comme garant d’objectivité, alors même qu’aucun consensus n’émerge sur le nombre, la délimitation ni la signification des races mesurées. Le paradigme, au sens que Thomas Kuhn donnera plus tard à ce terme, fonctionne déjà à plein régime, porté par le prestige institutionnel de ses praticiens, indifférent à ses propres contradictions internes.

Les circulations mondiales de l'eugénisme

La force de l’ouvrage tient à son refus du récit linéaire menant de l’impérialisme à Auschwitz. Régis Meyran montre, contre la lecture téléologique d’Hannah Arendt, qu’il n’existe pas de continuité directe entre massacres coloniaux et génocide juif. Il déploie plutôt une cartographie des circulations et des réappropriations, continent par continent, où chaque espace national reconfigure le principe racial selon ses logiques propres. L’Empire britannique organise le sien autour de la “barrière de couleur” : à Hong Kong, dans les années 1930, les Chinois sont exclus des clubs, des hôtels, des écoles, cantonnés à des emplois subalternes proches de l’esclavage ; en Australie, la Constitution de 1901 interdit l’immigration chinoise et kanake, tandis que les enfants aborigènes métis de la “génération volée” sont arrachés à leurs familles pour être placés dans des missions chrétiennes ; en Afrique du Sud, le Natives Land Act de 1913 confine les non-Blancs dans des réserves surpeuplées, préfigurant l’apartheid. Aux États-Unis, la préférence raciale est inscrite dès 1787 dans la Constitution, qui réserve la citoyenneté aux étrangers “libres et blancs“. Les lois Jim Crow, à partir de 1877, imposent la ségrégation dans les transports, les hôpitaux, les écoles ; la règle de “l’unique goutte de sang” assigne à la catégorie “Noir” quiconque possède un ancêtre africain. L’Immigration Act de 1924, rédigé sous l’influence de Madison Grant, instaure des quotas destinés à protéger la pureté anglo-saxonne (65 000 places pour la Grande-Bretagne, 6 000 pour l’Italie), tandis que l’Eugenics Record Office de Cold Spring Harbor, dirigé par Charles Davenport, promeut la stérilisation forcée : entre 1930 et 1941, 36 000 personnes, souvent pauvres et noires, en sont victimes. La distinction que trace Régis Meyran entre eugénisme racial (élimination des races jugées inférieures) et eugénisme social (amélioration de la “qualité” d’une population nationale, y compris en social-démocratie scandinave ou dans la “biotypologie” catholique latino-américaine) constitue l’un des apports les plus éclairants du livre : elle permet de comprendre comment des progressistes convaincus purent cautionner ces pratiques ou saluer, tel Georges Schreiber en 1935, “une expérience aussi gigantesque, aussi audacieuse d’eugénique positive” en commentant les stérilisations nazies. L’analyse des ambivalences au sein même de la revue Races et racisme, publiée par le musée de l’Homme entre 1937 et 1939, donne à cette section sa densité particulière : Régis Meyran y montre des savants antiracistes retournant l’argument de pureté raciale au service de l’antiracisme, incapables de se défaire du cadre qu’ils combattaient.

Un paradigme dysfonctionnel : substance, contagion magique et Armageddon

C’est dans sa conclusion que Régis Meyran déploie sa thèse la plus ambitieuse. Pour rendre compte de la longévité du paradigme racial malgré son incapacité chronique à produire des résultats scientifiques cohérents, il identifie trois obstacles épistémologiques superposés. Le substantialisme d’abord : héritée d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la conception de la race comme substance vitale transmissible s’est prolongée dans les théories de l’hérédité, du plasma germinatif d’August Weismann jusqu’aux lois de Nuremberg. La pensée magique ensuite, au sens où Marcel Mauss l’a théorisée : la peur de la contagion, principe sympathique selon lequel “les choses en contact sont ou restent unies“, fonde aussi bien l’étoile jaune (rendre visible une judéité que l’anthropologie nazie n’a jamais réussi à caractériser physiquement) que la one-drop rule américaine ou les interdictions de mariage interracial dans l’Empire colonial italien. Un fonds mythologique enfin, courant de l’opposition néolithique entre sauvage et civilisé jusqu’au récit d’Armageddon, que Carl Schmitt reformulait encore en 1942 en opposant le Christ à l’Antéchrist pour justifier l’État total. L’objection surgit d’elle-même : cette triple grille, en rattachant le paradigme racial à des structures anthropologiques si profondes, risque d’en naturaliser la persistance. Régis Meyran prend soin de la tempérer par son dernier chapitre, consacré aux métamorphoses contemporaines de la question raciale. Il y analyse la transformation du concept en outil d’émancipation chez les militants du Black Panther Party, sa reprise par la théorie critique de la race et les courants décoloniaux, sans esquiver les tensions que cette réappropriation génère : certains militants assimilant les Juifs à la suprématie blanche, d’autres poussant la logique identitaire jusqu’à interdire de parler au nom d’un groupe auquel on n’appartient pas. Le constat final frappe par sa sobriété lucide : “l’utopie d’une société postraciale” souhaitée jadis par Barack Obama et Nelson Mandela “ne semble pas à l’ordre du jour“.

Rares sont les essais qui parviennent à éclairer deux siècles de pensée raciale sans jamais céder à la simplification ni à l’indignation facile : celui-ci y parvient, et c’est précisément ce qui le rend indispensable.

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