Cécile Alduy, D’abord ils sont venus chercher les mots, Les Arènes, 17/09/2026, 359 pages, 20€.
“J’écris depuis la peur”, nous prévient d’emblée Cécile Alduy. Fille de l’ancien maire-sénateur de Perpignan Jean-Paul Alduy, arrivée aux États-Unis en 2002 puis naturalisée en 2013, cette professeure de Stanford, connue pour être spécialiste des discours d’extrême droite, mène au péril de sa carrière et surtout de sa nationalité une enquête plus que courageuse sur une étrange liste des mots désormais bannis par Washington. Il faut cet ouvrage pour le croire ; du jamais vu depuis les périodes les plus sombres du XXe siècle ! Car pour se protéger, et ne pas risquer l’expulsion, elle va jusqu’à ne jamais citer jamais le nom du président de son propre pays, rebaptisé « le Leader », mais surtout, et on le partage, afin de priver l’homme de son pouvoir de fascination. Qu’une si brillante chercheuse doive taire un nom au pays du premier amendement est proprement terrifiant. Bienvenue dans D’abord ils sont venus chercher les mots, de Cécile Alduy. Orwell est désormais dépassé…
Une liste fantôme qui chasse les mots
Tout part d’un décret signé le 20 janvier 2025, jour de l’investiture, contre les politiques de diversité. Le texte réclame la liste des postes et des programmes visés, et les administrations – avec l’aide de l’Intelligence artificielle à leur service au point d’en être grotesque – lancent des recherches par mots-clés où chaque terme prétendument suspect déclenche une alerte, puis une suppression automatique. La liste de ces mots naît d’une obéissance anticipée, celle de fonctionnaires trop zélés sommés de deviner ce qui déplaît. On découvre avec stupeur que la Maison-Blanche en dément l’existence – un mensonge à mes yeux supplémentaire – tout en confirmant que certains termes sont proscrits. Avec la patience de l’archiviste, Cécile Alduy en recense quatre cent quatre-vingt-trois entrées et voit juste en nommant ce dispositif une liste fantôme, introuvable et pourtant partout à l’œuvre.
Le filtre frappe partout où l’État fédéral publie ou finance. Les sites de la NASA et de la Sécurité sociale effacent le mot femme, et les centres de contrôle des maladies suppriment plus de trois mille pages, dont les recommandations vaccinales pendant la grossesse. À la Défense, plus de vingt-six mille images disparaissent, parmi lesquelles celles du bombardier qui a lancé la première bombe atomique sur Hiroshima, coupable de s’appeler Enola Gay. Les mots proscrits dessinent alors la carte des obsessions du pouvoir, à savoir : genre, égalité, diversité, Noir, trans, handicap, immigrants, avortement, changement climatique, et jusqu’à rougeole ou allergie aux cacahouètes, tandis que Blanc, Caucasien, homme et hétéro traversent la purge sans la moindre égratignure. Sous la plume de la philologue, cet inventaire devient un réquisitoire où l’absurde le dispute à l’odieux.
La peur, des simples mots jusqu’aux maux les plus terribles
Les universités, que JD Vance désignait dès 2021 comme l’ennemi, sont évidemment les premières visées, et la liberté académique y est piétinée. Dans le département de l’autrice, les crédits annulés emportent un fonds d’archives sur les registres de libération des esclaves du Sénégal colonial et un projet d’éditions en braille pour étudiants aveugles. Texas A&M sacrifie deux cents cours, et la censure gagne les classiques, Le Banquet de Platon, jugé trop gay, ou Roméo et Juliette, jugé pornographique. À cette heure, ce sont près de 4000 ouvrages qui ont été retirés des bibliothèques et la liste s’agrandit chaque jour.
À Somerville, six agents masqués de l’ICE enlèvent en pleine rue Rumeysa Ozturk, doctorante turque coupable d’avoir signé une tribune dénonçant le génocide en Palestine, et la retiennent six semaines dans un camp de Louisiane, privée de ses médicaments contre l’asthme. Cécile Alduy a raison de voir dans cet acharnement, qui révolte à chaque page, une guerre contre les lieux où l’on apprend à penser avec les mots.
Hors des campus, les descentes des milices cagoulées de l’ICE visent les hôpitaux, les églises, les écoles et les tribunaux, et des nounous sont menottées près des poussettes qu’elles promenaient. Todd Lyons, alors directeur de l’ICE, promet un Amazon Prime des êtres humains, et les expulsions dépassent six cent mille en moins d’un an. Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, Renee Nicole Good, écrivaine et mère de trente-sept ans venue observer en voiture une interpellation, prend trois balles dans le visage, tirées à bout portant par un agent qui lui hurle bitch. Kristi Noem, ministre de la Sécurité intérieure, la traite aussitôt de terroriste. Dix-sept jours plus tard, Alex Pretti, infirmier en réanimation, meurt de quatre balles pour s’être interposé entre une manifestante et un agent. Ces meurtres, l’auteure les raconte avec une sobriété qui rend l’indignation plus brûlante encore.
L’ouvrage descend ensuite dans les camps, et on lit ces pages bouleversantes la gorge serrée. Angie Rodriguez, vingt-six ans, arrêtée à San Francisco au sortir de son audience d’asile, est conduite enchaînée au centre de Mesa Verde, où, enceinte sans le savoir, prise de crampes puis de saignements, elle est menottée à son lit d’infirmerie et se vide de son sang sans même une serviette hygiénique, jusqu’à perdre son enfant. L’autrice cite la réponse faite à Primo Levi par l’homme qui lui arrachait un glaçon, “Ici il n’y a pas de pourquoi”. Une fillette de deux ans, barrette pailletée dans les cheveux, est enlevée à l’heure du goûter et envoyée le soir même dans un camp du Texas, séparée de sa mère. Des enfants enfermés des mois durant dessinent leur prison, et les geôliers confisquent les crayons dès que les avocats diffusent les dessins. À El Paso, des surveillants parient cinq cents dollars sur le nom du prochain détenu qui se suicidera. Plus de six mille immigrés bien vivants sont déclarés décédés dans les fichiers de la Sécurité sociale. La barbarie a ici le visage d’une administration.
Un nouveau régime du langage, une autre disparition
Cécile Alduy s’appuie sur Hannah Arendt, dont Les Origines du totalitarisme avaient fait date en décrivant des Leaders de masse décidés à forcer le réel à confirmer leurs prédictions. La philosophe observait que, sous ces régimes, “la différence entre la vérité et le mensonge peut cesser d’être objective”. Le livre s’inscrit pleinement dans ce paradigme et le renouvelle par la focale réglée sur les listes de mots et les courriels de fonctionnaires. Quand Justin Fox, l’envoyé du DOGE qui a sabré les crédits des humanités avec ChatGPT, ressasse neuf fois que le programme DEI (Diversity, Equity, and Inclusion) désigne ce qu’écrit le décret, l’autrice reconnaît, avec un effroi communicatif, le langage administratif qu’Hannah Arendt avait relevé chez Eichmann.
Le nazisme et le fascisme avaient déjà armé les mots. Victor Klemperer a montré comment la langue du IIIe Reich avait changé fanatique en éloge et imposé d’écrire le juif Einstein. En Italie, les murs proclamaient dès 1927 que Mussolini avait toujours raison. Le parallèle, que l’autrice mène sans outrance, donne le frisson quand une agence fédérale exige de l’université de Pennsylvanie la liste de ses étudiants et professeurs juifs, ou quand le ministère du Travail diffuse un slogan calqué sur la devise hitlérienne. “Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic”, écrivait Victor Klemperer, et l’Amérique en absorbe chaque jour.
Une humanité privée de ses mots perd la faculté de nommer ses morts, à l’image de l’Argentine et du Chili des juntes, où, rappelle l’essayiste, le mot desaparecido disparut avec ceux qu’il désignait. Le salut vient pourtant de Georges Perec, dont La Disparition, écrite en 1969 sans la voyelle « e » en hommage à sa mère déportée à Auschwitz, prouve qu’une langue amputée peut encore dire la perte. Une autre voie est toujours possible, et l’autrice la fraie en veillant sur les mots comme sur des vivants.
Si Cécile Alduy tait le nom du président, c’est enfin parce que le bannissement des mots court le monde. Ce volume regarde de ce côté-ci de l’Atlantique, où circulent déjà des listes noires d’artistes et où le Front national devenu Rassemblement national réclame depuis des décennies l’abolition du droit du sol. L’autrice n’est-elle pas dans le vrai lorsqu’elle avertit que tout est en place pour que la même dérive gagne l’Hexagone ? On referme ce grand livre d’un grand courage, écrit depuis la peur, en se demandant à notre tour et avec angoisse si, demain, en France aussi, ils viendront d’abord chercher les mots. Désormais, nous ne pouvons pas dire, une fois de plus, que nous ne savions pas…