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Elisa Shua Dusapin – Le vieil incendie

Elisa Shua Dusapin, Le vieil incendie, Zoé, 22/08/2023, 1 vol. (139 p.), 16,50€

Les relations fraternelles et plus particulièrement la sororité, sont des sources inépuisables d’inspiration pour les romanciers de toutes époques. Des Quatre filles du Docteur March ou cinq sœurs Bennet d’Orgueil et préjugés, aux plus récentes Copies non conformes d’Alix Ohlin ou Deux sœurs de Foenkinos, les liens ténus qui unissent, tout au long d’une vie, deux petites filles, deux adolescentes puis deux femmes, n’ont cessé de questionner les auteurs.
Elisa Shua Dusapin, déjà autrice de plusieurs romans distribués dans le monde entier, avoue d’ailleurs que le point de départ de son ultime opus Le vieil incendie réside dans son envie d’explorer ce lien-là, après plusieurs romans dont les héroïnes étaient des filles uniques.

Agathe est l’aînée, narratrice du roman et vit, à New York, une vie de scénariste épanouie, à mille lieux de son Périgord natal qu’elle a fui quinze ans auparavant. Véra est la cadette, restée fidèle à sa région d’origine, tout près de la maison où elle a accompagné, jusqu’à la fin de sa vie, le père emporté par la maladie, cinq ans auparavant. La maison familiale est le troisième personnage principal du roman, les deux sœurs s’y rejoignant avec la mission de la vider en quelques jours, puisque destinée à être démontée afin que ses pierres servent à réparer le pigeonnier voisin, ravagé, un siècle auparavant, par un incendie.

Entre les deux sœurs, les retrouvailles sont difficiles, marquées par les silences gênés. Agathe prétexte un scénario à terminer pour se réfugier derrière son ordinateur. Véra est aphasique depuis ses six ans, âge auquel elle a brusquement perdu l’usage de la parole et elle ne communique qu’en écrivant quelques mots avares sur le clavier de son téléphone. À l’heure des retrouvailles, il ne reste presque rien de la complicité fusionnelle qui unissait les deux sœurs enfants, au temps où l’aînée défendait farouchement sa cadette des attaques des autres enfants, de l’absence d’une mère enfuie, du silence d’un père aimant mais souvent absent. Depuis le temps est passé mais sans emporter avec lui les cicatrices de la rupture douloureuse qui a conduit Agathe à s’exiler sur un autre continent et à mener sa deuxième partie de vie comme si la première n’avait pas existé.

Au fil des jours pourtant, la maison, les souvenirs qu’elle recèle, la grâce mystérieuse de la nature qui l’entoure vont agir comme un baume thaumaturge et les deux sœurs vont réapprendre à cohabiter. En accédant à l’âge adulte et même si son handicap n’a plus aucune chance d’être guéri, Véra est devenue une femme indépendante, déterminée et c’est elle qui, clairement, mène l’opération nettoyage de la maison, Agathe suivant les consignes de sa petite sœur. Au fil des pages, on découvre que, loin de la success — story que pourrait laisser entrevoir sa situation de scénariste new-yorkaise, amoureuse et épanouie, l’aînée de la fratrie est en proie à des doutes profonds, à des regrets indépassables que ni l’éloignement ni la réussite sociale n’ont comblés. Entre les deux sœurs, l’amour va peu à peu reprendre ses droits, en un flux et un reflux de bienveillance, transportés en secret depuis l’enfance et qui vont éclairer la fin du roman d’une douce lumière tamisée.

D’une écriture sobre, phrases courtes et descriptions précises, Elisa Shua Dusapin cisèle un joli roman poétique qui, l’air de rien et alors qu’il semble raconter une histoire anodine, touche aux thèmes universels de la sororité, de l’amour, du difficile chemin que chacun fait pour vivre avec les blessures de l’enfance.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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