Patrick Roegiers, Guide anachronique de la maison, Arléa, 27/08/26, 104 pages, 15 €
Romancier du Seuil puis de Grasset, Patrick Roegiers a reçu en 2025 le prix Geneviève Moll pour une biographie romancée d’Erik Satie. Son Guide anachronique de la maison, paru chez Arléa dans la collection dirigée par Anne Bourguignon, ouvre douze demeures presque toutes habitées par des créateurs et montre, anecdote après anecdote, ce qu’un lieu fait à l’œuvre qui s’y fabrique.
Pour les plus farouches d’entre eux, un lieu de création vaut par ce qu’il retranche du monde. Samuel Beckett écrit Fin de partie à Ussy-sur-Marne, devant un bureau de chêne amarré près d’une fenêtre. Après le Nobel de 1969, deux cambriolages lui coûtent ses slips et deux machines à écrire, mais épargnent les manuscrits. Il fait alors élever un mur de parpaings qui lui bouche l’horizon, puis le hérisse d’un kilomètre de barbelés qu’il enroule à mains nues. Sous la pelouse d’Ussy, les taupes poursuivent leur ouvrage. Beckett, que ces fouisseurs obsèdent au point qu’il se compare à une taupe dans sa taupinière, leur livre une guerre obstinée et demande à ses amis de lui écrire à Ussy-sur-Taupes. Au récit de cette guerre, Patrick Roegiers mêle avec une oreille juste la réplique où Estragon, dans En attendant Godot, envoie promener les paysages pour réclamer le sous-sol.
Jean-Pierre Raynaud mure les ouvertures de sa demeure carrelée de blanc comme une morgue, où tourne pour seul disque le Requiem de Mozart, puis fait raser l’édifice en mars 1993 pour en exposer les gravats dans 976 conteneurs chirurgicaux. Curzio Malaparte, qui voulut une villa à son image, installe face au vide l’unique chaise de son bureau pour se soustraire à la splendeur du site. La nuit, le même homme s’assied à sa porte pour aboyer aux chiens, qui lui répondent de loin.
Benoîte Groult, elle, tient table ouverte. Elle écrit ses livres entre deux relevés de casiers à homards dans la maison du Kerry qu’elle fit construire avec Paul Guimard, où François Mitterrand, débarqué en hélicoptère en août 1988, déjeune sur la toile cirée de la cuisine.
Anachronique, le guide l’est par méthode. Les chapitres communiquent par des portes dérobées, dont l’une mène des barbelés de Raynaud à ceux d’Ussy. Admis en 1919 au sanatorium de Rueil-Malmaison, Georges Feydeau loge au pavillon des Tilleuls, nom que porte aussi l’ancienne maison close où Jean-Paul Kauffmann trouvera refuge dans la forêt landaise. Malaparte pédale sur son toit-terrasse comme Beckett pédalait vers les commerces d’Ussy. À mesure que s’use le couple d’Edward Hopper et de Jo, le rouge des toiles du peintre pâlit jusqu’à un rosâtre presque incolore, comme la musique de Satie. Le parti est juste, puisque de telles rimes font du livre une maison d’un seul tenant, où chaque pièce éclaire sa voisine.
Un soir pluvieux de novembre 2018, Patrick Roegiers se tient devant la bâtisse anonyme de Louis-Ferdinand Céline, au jardin de laquelle repose le chat Bébert. Il s’interdit de pousser la grille noire et photographie la façade avec son téléphone, si ému qu’il oublie de figurer lui-même sur l’image. Même retenue chez le photographe Marcel Imsand, qui tait l’emplacement de la ferme vaudoise où des jumeaux octogénaires enfournaient à tour de rôle le même dentier, à moins de deux cents mètres d’une autoroute.
Chez Satie, dont la chambre d’Arcueil resta close vingt-sept ans, l’inventaire seul franchit le seuil. Des piles de partitions y voisinent avec quarante mille bouts de papier calligraphiés, deux pianos ficelés l’un sur l’autre et quatorze parapluies encore dans leur emballage. En laissant ces objets dresser, mieux qu’une confession, le portrait du compositeur qui se disait phonométographe, Patrick Roegiers est dans le vrai.
À ces douze demeures, Patrick Roegiers en ajoute une treizième, bâtie en phrases sous le toit d’Arléa, où les fenêtres que ses reclus avaient condamnées se rouvrent, une à une, sur le jour. On garde donc à portée de main ce guide comme la clé d’une maison où l’on aime revenir.