Mathias Enard, Hôtel Balkan, Actes Sud, 16/09/2026, 272 pages, 22,50€
Un matin de début août, alors que Saturne brillait dans le quart sud-est du ciel d’été, pour noyer définitivement le souvenir d’un amour de jeunesse qui déchirait ma poitrine d’un deuil soudain, je résolus de descendre le fleuve appelé Sèvre Niortaise…
Dès l’incipit, le lecteur est entraîné dans un périple solitaire qui prend, au fur et à mesure du récit, des allures d’odyssée intimiste dont on se plaît à suivre les pérégrinations.
Le genre d’aventure sombre et nostalgique à la fois qui s’inscrit pleinement dans la Mélancolie des confins, deuxième volet d’une saga initiée en 2024 correspondant au cycle des quatre points cardinaux.
Après Nord, le premier tome, voici Hôtel Balkan, sous-titré Mélancolie des confins II – Est. Chaque coup de pagaie évoqué dans ce second opus tente de remonter la trace des lieux qui, à un moment ou à un autre, sont ancrés dans la mémoire de l’auteur.
Poétique errance
Tour à tour, la Seine, où il a un jour découvert Proust ; l’Isonzo, ce cours d’eau slovène célébré par le poète Ungaretti ; le Danube de Magris ; ou encore l’estuaire du Bosphore de l’écrivain turc Nedim Gürsel, constitueront autant de références mémorielles à cette région des Balkans.
Mais c’est d’abord aux environs de Saint-Maixent qu’esseulé sur cette Sèvre jouant des coudes comme pour desservir les fermes de ses berges, Mathias Enard délivre les premiers pans de son errance.
La rivière a huit mètres de large en cet endroit, je reste au milieu. Des bouffées de tristesse me prennent parfois, je les évacue en ramant très vite comme on court pour s’essouffler, pour retrouver le printemps enfui, les parfums de Sarajevo, pour effacer l’infime douleur d’une passion si ancienne que sa brûlure d’étoile se perd dans les astres innombrables de la nuit d’août.
Modulée ainsi au gré des paysages, dans un enchevêtrement d’événements de l’Histoire, de digressions et de souvenirs personnels, la déambulation poétique se poursuit, sombre et captivante à la fois.
Entre littérature et drames de l'Histoire
Elle se poursuit avec la confrontation, dans ces lieux parfois emblématiques, des grands drames du siècle passé, du nazisme et du stalinisme notamment, et revêt une tournure plus méditative avec la convocation de grands écrivains tels que Rilke, Zamiatine, Marguerite Duras, Lamartine, Herman Melville et bien d’autres, agissant comme de précieux pouvoirs salvateurs quand le chagrin semble trop lourd à porter.
De sorte qu’au fil des pages, ces voix de romanciers ajoutées à ces atmosphères des périodes sombres de l’Histoire s’entrecroisent en un puissant écrit narratif.
La guerre des années 1570-1580, quand je lis Les Tragiques, ressemble à la guerre du Liban, à la guerre en Croatie, en Bosnie, au Kosovo : destructions ; tortures sont des agonies semblables auxquelles on a du mal à rendre leur diversité… Et partout, c’est la différence qui exécute. Le catholique brûle vif le huguenot. Le Serbe brûle vif le musulman. Le Serbe brûle vif le Croate. Le Croate brûle vif le musulman. Le musulman égorge le chrétien.
La cruauté qui se pérennise en somme, comme si les leçons du passé n’avaient servi à rien. Toute une troublante errance sur le temps qui défile et ne change rien, tant s’en faut, à la folie des hommes.
Un texte foisonnant, scindé en divers chapitres aux allures de chemin de croix, qui interpelle autant qu’il séduit.
Et si le livre fait montre d’une – trop ! – large érudition tant à l’échelon littéraire qu’à l’exposé des conflits balkaniques, il se lit paradoxalement avec facilité car la plume reste particulièrement fluide en dépit des longues tirades qu’affectionne l’auteur.
Que ce soit en le lisant d’une traite ou par saccades, il suffit de se laisser porter par le texte pour que le charme opère immanquablement.
Preuve de l’attraction suscitée par cette saga de Mélancolie des confins dont on attend avec impatience le troisième volet – Ouest ou Sud – selon le bon vouloir de Mathias Enard…