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Journal ironique d’un trentenaire en crise existentielle

Sarah Orokieta, Rapport d’activité, Éditions Zoé, 05/02/2026, 160 pages, 17,50€

Un ingénieur informatique de trente et un ans consigne pendant douze mois, sur traitement de texte, le relevé méticuleux de son existence : repas, draps changés, actualités internationales, tentatives de séduction ratées, sexualité déconcertante, deuil sidérant. De ce dispositif en apparence platement factuel, Sarah Orokieta extrait un roman dont la violence affleure entre deux “Gag” et un relevé de température, et que sa prose comptable rend d’autant plus percutante.

Le protocole et la faille

Loïc reçoit de Steve, pote depuis l’école primaire devenu éducateur, un cahier quadrillé pour Noël. La comparaison est limpide : “Comme les marins qui tiennent un journal de bord.” Marion, la petite sœur, tranche : “C’est pour les cassos.” Loïc rallume l’ordinateur en veille. Ce geste inaugural condense tout le personnage que Sarah Orokieta va déployer sur cent cinquante pages : un esprit qui convertit chaque situation en procédure, cherche des protocoles là où le vivant n’en fournit aucun, et ponctue l’absurdité du monde d’un “Gag” sec comme un coup de tampon administratif. La voix est immédiatement là, dans ses phrases brèves, ses listes numérotées, ses relevés de température mondiale au dixième de degré qui côtoient le prix des lasagnes en promotion, le tout traversé par le flux continu des nouvelles internationales (Ukraine, Covid, foot, décès de célébrités) reçues avec la même fréquence que le bruit de la cafetière.

Sarah Orokieta installe au cœur de cette écriture-protocole un personnage de famille d’une densité remarquable. La mère, cheffe comptable, scrute la vie sentimentale de son fils avec une insistance de radar et le mitraille de dictons (“L’espoir c’est comme le vinaigre. Ça conserve les cornichons”) ; elle lui a demandé, quand il avait dix-sept ans, “Es-tu pédé mon fils ?”, faute de le voir ramener des filles. Le père, prof de maths, bricole des ULM pendulaires avec son pote Jacky. Marion distribue des conseils amoureux en quatre points numérotés avec l’aplomb d’une tacticienne de terrain. Entre ces trois pôles, Loïc navigue en rationalisant tout : probabilités de séduire une Anglaise prénommée Holly, calcul du stress d’un déménagement sur une échelle de cent points, protocole pour obtenir un numéro de téléphone. Le relationnel, il le dit lui-même, “ressemble aux sables mouvants”.

Le corps, cru

Massi, le narrateur, n’est pas un héros : c’est une voix qui tente de se structurer. « Frêle et blond », philosophe contrarié jeté dans la gueule du loup militaire, il incarne une figure de l’anti-virilité dans une société martiale. Mais la force du roman réside dans son dispositif narratif : cette correspondance à sens unique adressée à Jenna, la sœur exilée et mutique.
Sans être une narration linéaire, l’écriture mime le désordre psychique du protagoniste. Le texte est un flux de conscience fragmenté, circulaire, saturé de digressions et de répétitions obsessionnelles, rythmé par ce leitmotiv ironique : « Prions ». Massi écrit pour combler le vide, pour retarder l’inéluctable, transformant la lettre en un rempart de papier contre la folie. Cette structure en spirale, où le présent de l’écriture se heurte aux ressassements du passé, illustre brillamment l’impossibilité d’avancer dans un temps politique figé.

La grand-mère comme figure autoritaire et littéraire

Le roman bascule lorsque Loïc, poussé par Marion vers les sites de rencontres, croise deux femmes qui fracturent sa mécanique. Natacha, rencontrée en ligne, l’entraîne dans une sexualité frontale que Sarah Orokieta restitue avec un lexique anatomique sans filtre, des échanges orduriers, des détails physiologiques (érections défaillantes, éjaculation subie, malaise hygiéniste devant la stimulation orale) que le narrateur consigne comme il noterait un dysfonctionnement de réseau : avec perplexité technique. Anna, étudiante en psychologie, construit à l’inverse un lien lent, intellectuel, pudique, où l’on s’amuse d’un prénom palindrome et d’un chiasme avant de s’aventurer, là encore maladroitement, vers l’intimité physique. Il faut le signaler : la crudité de certaines pages surprendra le lecteur qui s’attendrait à un roman d’humour léger. Sarah Orokieta affronte l’expérience du corps masculin dérouté sous un angle rare : celui d’un homme qui analyse sa propre défaillance avec la rigueur d’un rapport d’incident.

L'aléatoire, victorieux

Loïc déteste l’aléatoire. Il le traque, tente de le “pallier” par l’anticipation. Or la seconde moitié du roman organise méthodiquement l’effondrement de cette architecture de contrôle. Un accident d’ULM pulvérise la cellule familiale ; Loïc, qui ne pleure pas, consigne les bips du respirateur, le “Baume des Carpates” qu’il baptise ainsi, concoction brunâtre apportée par Zoïa, les modalités de la crémation, avec le même ton factuel que ses relevés de janvier. Le lecteur mesure alors l’ampleur de ce que cette voix blanche recouvre. Anna part à Édimbourg ; le service informatique de Loïc est dissous ; l’insomnie s’installe, opiniâtre, au-delà d’une heure du matin.

Les ajouts entre crochets, relecture d’octobre, constituent l’une des trouvailles formelles les plus précises du livre : Loïc revient sur son propre texte, corrige un fait, confirme une intuition, et ce palimpseste révèle la distance parcourue sans jamais la commenter. Jusqu’à cette note finale où il se définit comme un “joker évolutionnaire” face au “Grand n’Importe Quoi tentaculaire et multirécidiviste”, puis lève les yeux vers un ciel où “les étoiles ne naissent que là-haut”. La pudeur de cette image, posée après des mois de prose comptable, confère au roman de Sarah Orokieta son dernier retournement : entre les crochets d’une relecture d’octobre et le “Gag” d’une rime involontaire sur la mort, un homme qui, à force de tout relever, finit par entrevoir ce qui échappe à tout relevé.

Sarah Orokieta invente avec Loïc une voix que la littérature francophone contemporaine ne possédait pas : celle d’un homme qui, en refusant obstinément le lyrisme, atteint une forme d’émotion que le lyrisme ne saurait produire.

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