Corinne Stanciu Lacroix, La mansuétude des orques est immense, Éditions du Rouergue, 03/06/2026, 288 pages, 21,80 €
Quiconque se laisse séduire par la singularité du titre trouve son compte dès le premier tiers de l’ouvrage, à la faveur d’une description saisissante de ces mastodontes des mers. La puissance poétique de l’évocation n’a d’égale que la richesse du vocabulaire, dont le foisonnement se déploie tout au long du récit.
« Des orques fendent la surface adamantine d’un lac dans l’épaisse pâleur d’un paysage hiémal. Chaque fois qu’elles affleurent la surface, leurs évents bruissent. Leurs haleines chaudes au contact de l’air froid forment des panaches vaporeux qui s’élèvent au-dessus du lac, alors que les roues noires de leurs dos tournent dans l’eau. La fluidité de leurs corps qui entrent et sortent des flots à la cadence de leur souffle est captivante. »
Les orques ne traversent pourtant que quelques pages : l’autrice les évoque sans s’y attarder. L’intrigue, qui empruntera bientôt les voies du roman policier, s’attache d’abord à la vie d’une communauté d’éleveurs, dans le cadre grandiose des landes montagneuses du sud-ouest de l’Angleterre.
Entre majesté et circonspection
Il s’agit du célèbre parc national du Dartmoor, territoire de ciels changeants et de vents tenaces, où Corinne Stanciu Lacroix nous entraîne avec autant de maîtrise que de ferveur. Un paysage aussi âpre que majestueux, à l’image des personnages qui vont y évoluer.
Colline, son fils Paul et son compagnon Pierce, paisibles néoruraux, sont d’abord subjugués par la beauté des lieux. Leurs voisins immédiats, éleveurs de moutons et de vaches rustiques, se chargent toutefois de les initier à des réalités moins idylliques.
Les relations avec le couple d’éleveurs voisin, Joy la volubile et Andy le taiseux, deviennent rapidement amicales. La complicité nouée entre ces deux familles aurait pu, à elle seule, constituer la matière du récit si un terrible événement n’était venu en rompre l’équilibre.
Jusqu’alors, Colline goûtait pleinement la majesté du paysage et la présence des animaux qui l’habitent. Parmi eux, les troupeaux de Welsh Blacks, ces bovins robustes que la romancière dépeint avec une attention sensible et minutieuse.
À la Sherlock Holmes…
« Colline ira à la rencontre de ce peuple de géants aux gestes lents, aux senteurs herbageuses, et au tempérament doux. Ces belles vaches l’accompagneront durant de longues heures, leurs ombres vastes et paisibles glisseront devant la lumière de sa chambre en éclipsant la lumière du ciel comme de gros nuages, et elle les entendra fourrager de leurs mouvements de mâchoire réguliers comme des métronomes. »
Cette communion entre les êtres humains, les animaux et la nature est si profonde que tout se trouve bouleversé lorsqu’une première vache est découverte atrocement mutilée dans son étable. Le drame fait aussitôt surgir une multitude de questions. Quels barbares peuvent s’en prendre à ces paisibles bovins qui peuplent la campagne ? Les personnes qui les observent ou les élèvent sont-elles également menacées ?
Le récit se structure alors autour de l’enquête menée par une lieutenante de police, autrefois brillante étudiante en physique. Une investigation méticuleuse, digne de Sherlock Holmes, qui gagne en intensité au fil des chapitres. Quant à son dénouement, il convient de n’en rien révéler.
Par la justesse avec laquelle elle campe ses personnages, la dimension poétique et sensorielle de ses descriptions, mais aussi l’étrangeté diffuse qui imprègne cet univers anglais, Corinne Stanciu Lacroix signe un véritable tour de force littéraire. Un premier roman aussi singulier que remarquable, qui fait honneur à la collection Rouergue noir.