Nadia Pla-Massoudy, La Perle rouge, Éditions Complicités, 24/02/2025, 412 pages, 25€
Une pie se pose sur la croix d’une cathédrale inachevée, prend son envol, et le roman commence. Nadia Pla-Massoudy ouvre La Perle rouge sur ce vol d’oiseau au-dessus de Cologne, en 1545, et nous entraîne dans l’atelier d’un peintre qui achève un portrait de famille. Sous les visages graves et les poses raides, tout un monde de désirs cachés attend d’être vu. Il suffit du regard du peintre pour que remontent, derrière la pose de façade, les secrets d’une famille.
Un peintre et son secret
Barthel Bruyn peint les riches bourgeois de Cologne, et il le fait très bien. Voilà pour la surface. Nadia Pla-Massoudy installe pourtant, dès les premières pages, une inquiétude qui structure toute la lecture : ce peintre-là cherche autre chose. Une perle rouge, dont son vieux maître de Haarlem lui transmet un jour la légende, entendue autrefois dans une auberge de Cologne. On le suit d’abord jeune apprenti, quand ce maître corrige deux cerises trop ternes en lâchant qu’elles n’ont pas l’éclat de la fameuse perle. Des années plus tard, à Cologne, Barthel comprendra seul son erreur : la perle est faite de vie et de chair, et seul un pigment d’origine animale, le carmin, pourra lui donner cette intensité charnelle. Le roman avance à hauteur de main : les pinceaux, les pigments broyés dans des coquilles, l’odeur de l’essence de pin, la douceur des soies de porc sous les doigts. Cette matière-là, l’autrice la connaît et la fait toucher. La quête de Barthel Bruyn dépasse la simple intrigue ; elle devient une manière de peindre l’âme, selon la vieille idée héritée de saint Jérôme, “le miroir de l’âme, c’est le visage”. Barthel, lui, veut aller derrière le visage, montrer ce qui frémit dessous. Toute l’histoire tient dans cet écart entre ce qu’un portrait laisse voir et ce qu’il cache. J’avoue un faible pour ce peintre têtu, qui aime la matière justement parce qu’elle se refuse à la perfection.
Les femmes et la perle
La perle rouge est une affaire de femmes, et c’est là que le roman déplace le sens de sa propre légende. Nadia Pla-Massoudy prend une histoire de pouvoir, de gloire et de richesse, celle que convoitent les puissants de Cologne, et la retourne discrètement. La perle se transmet de mère en fille, depuis une lointaine Dame de Cologne, princesse romaine du temps où la ville fut fondée. Aux marchands qui la rêvent en talisman de domination, elle offre tout autre chose : elle aide les femmes à traverser leurs douleurs, leurs grossesses, leurs accouchements, elle protège de la peste. Les hommes croient chasser une pierre de conquête ; ils passent à côté d’un savoir que les femmes gardent sous leurs yeux, invisible à force d’être intime. Katharina von Gail, livrée par un père ruiné à un négociant froid et calculateur, porte ce secret au creux de sa ceinture, et son histoire silencieuse donne au motif de la perle sa charge la plus intime. Le rouge de la perle, c’est le sang : celui des règles qui font entrer une fille dans l’âge adulte, celui de l’enfantement aussi, qui peut tuer. Le corps féminin et ses savoirs intimes forment ainsi l’un des axes majeurs du livre, et Nadia Pla-Massoudy les déploie sans jamais peser. Autour de ces femmes rôdent la vouivre, cette femme-serpent à l’escarboucle au front, et les bûchers d’une ville où l’on voit des sorcières partout. Le talisman le plus intime devient, dans cette Cologne inquiète, une chose qu’il vaut mieux taire. Les femmes le savent : elles se taisent, et se transmettent l’essentiel entre elles.
De Cologne à Wittenberg
Voici le pari le plus audacieux du livre. Nadia Pla-Massoudy ouvre un second foyer narratif à Wittenberg, la ville de Luther, où grandit la deuxième grande figure associée à la perle. La petite Magdalena Luther, frêle enfant vêtue de noir, à qui l’on interdit le rouge parce que c’est la couleur du Diable, rêve de porter des cerises accrochées aux oreilles comme des bijoux. Le contraste avec la Cologne catholique et flamboyante est saisissant, et il n’est jamais plaqué : deux univers religieux opposés, reliés par la circulation de la perle et par le motif du sang. Mais l’intrigue ne quitte pas Cologne pour autant. Elle y revient, autour de la quête des Sept Objets sacrés que le marchand Philipp Gail veut réunir pour s’emparer d’un pouvoir absolu, et autour de Joist, l’enfant sombre et mal-aimé dont la filiation cachée porte toute la tension des dernières parties. Ce que réussit l’autrice, c’est de faire tenir ensemble la grande histoire et les toutes petites : la Réforme, l’Empereur Charles Quint, les tensions d’une ville qui bascule, et en même temps des cerises aux oreilles d’une fillette, une pie sur la neige, une graine d’œillet emportée par la pluie. Elle compose une fresque où les destins se croisent sur trois générations, avant de nouer ensemble ses deux lignées dans la dernière partie. Le roman s’appuie sur un important substrat documentaire : la plupart des tableaux décrits ont réellement existé, à l’exception des deux Vierge aux Sept Objets sacrés inventées pour le livre, et l’épingle à perle rouge s’inspire d’un objet réel, issu de Suse en Iran antique, daté du troisième millénaire avant notre ère et conservé au Louvre. Nadia Pla-Massoudy le dit elle-même dans sa note finale, tous ces personnages ont existé ; elle a seulement imaginé ce qui pouvait battre sous leurs portraits, sans prétendre que chaque lien ou chaque date soit historique. Le roman se referme comme il s’était ouvert, sur une pie et sur la pluie, et sur cette question que pose le poème final : qui, parmi tous ceux qui la convoitent, choisira de rendre la perle plutôt que de la garder ?
La Perle rouge demande qu’on la lise attentivement, et cette exigence a un prix : la profusion des noms, des objets et des pistes peut, par moments, égarer. Nadia Pla-Massoudy a écrit un roman dense et documenté, construit par reprises de motifs et de scènes, où chaque objet, chaque prénom, chaque tableau a sa place et son secret. On y entre comme dans l’atelier de Barthel Bruyn, un peu perdu au milieu des pots et des bocaux ; on en ressort en ayant vu, derrière les visages peints, tout ce que la peinture et le silence des femmes savaient garder.