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La Prise du Diable : thriller psychologique au cœur de Florence

Lina Wolff, La prise du diable, traduit du suédois par Anna Gibson, Les Argonautes Éditeur, 05/01/2024, 1 vol. (264 p.), 22,90€.

Un homme et une femme qui se désirent, une histoire d’amour naissante dans la douce chaleur de la sublime ville de Florence, tableau en apparence idyllique d’un début de roman.
La femme, également narratrice de l’histoire, vient de sa lointaine Suède, elle est happée par la beauté, la chaleur, la dolce vita florentine forcément synonyme, pour elle, d’histoire d’amour passionnelle. Et tant pis si l’homme en qui s’incarne cet amour idéalisé est laid, un peu gros, s’il n’a ni le physique, ni les manières du prince charmant des contes de fées. Elle l’aime déjà à la folie, elle l’aime comme il l’aime en retour dans un début d’histoire incandescente et sensuelle où elle est celle qui décide pour deux, dans le couple à peine formé. Elle façonne l’homme à son idée, s’occupe d’abord de le transformer physiquement en le faisant maigrir, en choisissant pour lui des vêtements de goût, en feignant de se soumettre au bon vouloir du mâle italien qui s’en trouve rasséréné. Au point de s’affirmer un peu plus chaque jour, au point de désormais plaire aux femmes qui le croisent, au point d’en prendre quelques-unes pour maîtresses…
Et peu à peu les pôles s’inversent : l’homme qui ne se croyait pas aimable, celui qui croupissait dans l’incompréhension qu’une telle femme puisse le désirer et qui ne vivait que pour la vénérer, devient le mâle uniquement soucieux de ses propres pulsions, méprisant ostensiblement la femme hier vénérée puis se laissant aller régulièrement à des violences à son endroit.
Ce que l’on a perçu d’indépendance et de force chez notre héroïne nous laisse à penser que sa révolte est proche, que bientôt viendra le temps de la réaction salutaire, que celui qu’elle nomme pour elle-même “le propre sur lui” se verra bientôt remis à sa place. Mais la réaction ne vient pas, pire la femme se fait procureur de ses propres fautes ou errements supposés, justifiant par là même les violences qu’elle subit, se terrant chez elle en se coupant du dehors et des quelques ceux qui tentent de l’aider et de lui ouvrir les yeux.

Avec La prise du diable, Lina Wolff construit un formidable roman sur l’emprise, débutant comme une comédie romantique pour basculer ensuite en vertigineux thriller. Le lecteur se laisse prendre page après page dans cette mécanique implacable, souffre avec son héroïne, maudit son bourreau, s’agace des issues de secours qu’elle ignore et l’entraînent vers une fin forcément tragique. Lorsque, enfin, le sauveur prend le visage d’un homme américain de passage, l’on se dit avec méfiance et raison que cela n’est pas forcément synonyme de happy end, que le diable et sa prise sont trop forts mais l’on est loin d’imaginer l’escalade finale qui nous saisit violemment comme un uppercut littéraire.

Autrice scandinave de tout premier plan (elle a notamment remporté le Prix August, équivalent du Goncourt pour la Suède, en 2016 pour Les amants polyglottes), celle qui est également traductrice en suédois de grands auteurs hispanophones, maîtrise son récit de bout en bout pour nous offrir un roman électrique dont on ne sort pas indemne. A noter le formidable travail de sa traductrice, Anna Gibson qui retranscrit sans les trahir l’atmosphère pesante de  La prise du diable et le style efficace de son autrice.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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