Christophe Bourseiller, La Saga des libertariens. D’Ayn Rand à Elon Musk, Les Éditions du Cerf, 10/09/2026, 275 pages, 20,90€
Un jour de 1980, dans une librairie libertarienne de New York où les livres étaient gratuits, un jeune comédien français demanda un sac et s’entendit répondre qu’il coûtait six cent dollars. Le comédien s’est fait depuis l’historien des idéologies de marge, enquêteur sur l’extrême droite dès 1991, auteur aux Éditions du Cerf d’une Nouvelle histoire de l’ultra-gauche et du Complotisme, anatomie d’une religion. Christophe Bourseiller part de ce souvenir pour raconter, d’Ayn Rand à Elon Musk, comment un courant minuscule a fini par s’asseoir à la table de la Maison-Blanche.
Libertaires et libertariens
Le livre naît d’un malentendu de vocabulaire, et Christophe Bourseiller en connaît les deux rives, lui qui avait milité à l’Organisation révolutionnaire anarchiste avant que son ami Mel Gordon, dédicataire du volume, lui fasse découvrir les libertarians d’Amérique. Outre-Atlantique, le mot anglais, que l’on traduisait par libertaire, désigne aussi les chantres d’un capitalisme sans entraves. L’enquête remonte le fil, des anarchistes du XIXᵉ siècle, Pierre-Joseph Proudhon, qui arrache en 1840 l’anarchie au grand désordre, ou Max Stirner et sa propriété égoïste, jusqu’au Belge Gustave de Molinari, qui fait dès 1849 de la sécurité une industrie livrée à la concurrence, et montre que la haine de l’État suffit à souder ces théoriciens disparates. En 1955, l’essayiste Dean Russell propose de réserver le mot libertarien aux amis de la liberté, celui de libéral ayant glissé vers la gauche. Placée en exergue, une phrase de Michel Bakounine, “La liberté des autres étend la mienne à l’infini”, fait entendre en sourdine ce qui sépare les deux lignées, la liberté que l’on partage et celle que l’on possède.
Le prologue distingue deux acceptions de l’extrémisme, et la seconde, qui vise ceux qui poussent une idée jusqu’à ses conséquences dernières, range les libertariens, partisans d’une abolition de l’État, parmi les capitalistes extrêmes. Enfant, Murray Rothbard défend Franco à la table familiale quand ses parents, immigrés juifs venus de Pologne, s’enflamment pour les républicains espagnols, puis il cofonde en 1965 la revue Left & Right, adhère en 1968 à un petit parti d’extrême gauche californien et se range au début des années 1990 derrière Pat Buchanan en renonçant à la libre immigration. Il écrivait en 1968 “mes opinions politiques n’ont pas changé d’un iota durant ces vingt années”, aveu que le livre juge fondé pour l’époque et que la suite dément. Caméléon politique, le courant troque les costumes gris de la vieille droite contre les soieries chatoyantes de la contre-culture, et chacune de ses mues donne raison à l’historien, qui voit dans le libertarianisme “une vaste coquille vide abritant tout et son contraire”.
Une secte au nom de la liberté
Alissa Rosenbaum débarque à New York le 19 février 1926 avec cinquante dollars, et son premier achat est une édition anglaise d’Ainsi parlait Zarathoustra. De la pharmacie familiale pillée par les Rouges aux six millions d’exemplaires de La Source vive, l’auteur déroule cette existence comme un roman et entre dans le cercle que la romancière, qui signe désormais Ayn Rand, nomme par antiphrase le Collectif. On y porte le signe du dollar au revers de la veste, et une préférence pour Mozart plutôt que Brahms y vaut l’exclusion à vie. Devenu pour six mois le patient de Nathaniel Branden, le disciple chéri, Murray Rothbard s’entend expliquer que son mal tient à la foi religieuse de sa femme, avant qu’un tribunal privé le condamne par contumace. Au même Branden, son amant infidèle, la prophétesse de la raison lance un soir “Je te détruirai comme je t’ai créé !”, scène que l’ancien comédien restitue avec un sens exact du tempo.
Le paradoxe d’une secte vouée à l’individu change d’échelle. En octobre 1973, le Libertarian Forum salue comme une révolution le putsch du général Augusto Pinochet, dans un Chili aux stades changés en prisons. Peter Thiel confesse en 2009 “je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles”, et les théoriciens de la Dark Enlightenment, Nick Land et Curtis Yarvin, imaginent un roi P.-D.G. nommé par un conseil d’administration, épaulé par une intelligence artificielle et régnant sur des clients qui furent des citoyens. Sur l’île hondurienne de Roatán, la cité privée de Próspera, gardée par des hommes en armes, a contraint nombre d’habitants à l’exil. Christophe Bourseiller voit juste en reliant le salon d’Ayn Rand à ces grotesques monarchies de start-up. Dans les deux cas, la liberté poussée à l’absolu finit par réclamer un maître pour la garantir et, si l’on veut bien sans souvenir, Dostoïevski prêtait déjà ce renversement au Chigaliov des Démons.
Terres promises
Chez les libertariens, la fiction ouvre souvent la marche. La Petite Maison dans la prairie, que Rose Wilder Lane aurait écrite à la place de sa mère, passe pour la première esquisse romanesque d’une société libertarienne, et une étude de la Bibliothèque du Congrès classe en 1991 Atlas Shrugged juste après la Bible parmi les livres qui ont le plus influencé les Américains.
Du refuge secret où John Galt rassemble ses patrons en grève procède le « sionisme libertarien », selon le mot de ses adeptes, que l’historien raconte en chroniqueur amusé. L’arche à dôme géodésique de Werner Stiefel chavire dans l’Hudson, prend feu, gagne les Bahamas et coule dans un ouragan. Les récifs de Minerve, proclamés république au sud des Fidji, disparaissent à chaque marée haute, et les murs dressés contre les flots, que l’auteur appelle, d’un clin d’œil à Marguerite Duras, un barrage contre le Pacifique, cèdent avant l’annexion par le roi des Tonga. Dans le New Hampshire, le village de Grafton voit ses routes se défoncer et les ours entrer dans les jardins à mesure que les nouveaux venus taillent dans le budget communal.
À ces naufrages répond une conquête terrestre, documentée pièce à pièce. Peter Thiel, David Sacks, Marc Andreessen et Elon Musk entourent Donald Trump pour son second mandat. Fondé en 1981 par Antony Fisher, fortune faite dans le poulet en batterie, le Réseau Atlas finance dans les années 2020 quatre cent cinquante-sept organisations dans quatre-vingt-seize pays. Quatorze de ses membres entrent dans l’administration Bolsonaro, et c’est en lien avec Atlas que Javier Milei, dont deux des chiens clonés se nomment Milton et Murray, élabore le programme qu’il met en œuvre en Argentine, une tronçonneuse posée sur son bureau. Au décompte des urnes, le candidat libertarien de 2024 pèse quatre dixièmes de point, et Christophe Bourseiller a mille fois raison d’opposer à ce décompte l’arithmétique des fondations et des carnets de chèques, doublée d’une conquête culturelle que le Web a démultipliée, qui fait de cette poignée de militants une minorité victorieuse.
La France, que l’auteur tient pour le village qui résiste encore, a pourtant son Parti libertarien, dont la réunion du 29 mars 2026 a rassemblé quinze personnes dans un bar rock du XXᵉ arrondissement, et Christophe Bourseiller y a pris des notes, comme il a interrogé les figures françaises du mouvement, d’Alain Laurent à Vadim Asadov.
La prose de Christophe Bourseiller file comme un feuilleton et ménage ses chutes en excellent humoriste. C’est la carte d’un continent politique que le lecteur français connaît fort mal. Le libraire de 1980 demandait six cents dollars pour le sac, mais de toute évidence, ce livre les vaut jusqu’au dernier cent.