Couverture de L’Âge ingrat de Bernard Revel, deuxième tome de L’Enfant de la Matrie
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L’Âge ingrat de Bernard Revel : mémoire d’une adolescence

Bernard Revel, L’Enfant de la Matrie, tome 2, L’Âge ingrat, Balzac éditeur, 252 pages, 26/08/2026, 21,90 €.

« Maintenant j’ai grandi… » Ces quelques mots donnent le ton du deuxième volet de L’Enfant de la Matrie. Sous le titre L’Âge ingrat, Bernard Revel poursuit son autobiographie romancée et explore ce passage incertain où l’enfance se prolonge dans les premiers troubles de l’adolescence.

« Sur ce lointain passé où les images se mélangent, se recouvrent, des voix résonnent encore, des silhouettes passent, vite évanouies. Qu’elle soit enchantée ou encombrante, l’enfance sert de référent, de point d’appui. Elle est la clé, souvent égarée, pour accéder à l’essentiel. Le sésame pour le jeune adolescent qui appréhende ou pressent de façon mystérieuse ce que sera son futur. »

Ces mots, que nous avions écrits en ouverture de notre recension du premier volume, valent tout autant pour ce nouvel opus. L’enfance y demeure le point d’appui du récit, jusque dans les désirs d’émancipation qui commencent à l’ébranler.

Passé maître dans l’art du portrait avec La Folle Jeunesse de Charles Trenet, comme dans le récit d’une révolte viticole avec Montredon, souviens-toi vigneron, Bernard Revel possède un verbe aussi juste qu’enjôleur. On retrouve ici l’acuité du regard qui anime ses chroniques dans La Semaine du Roussillon.

De la ferme à la ville

« Me tenant toujours la main, Mamine demande à un grand où se trouve la classe de Monsieur Féliquier. Nous traversons la cour. Je sens sur moi plein de regards hostiles. J’ai honte d’être accroché à ma mère comme une fillette. Mais en même temps, je redoute le moment où elle va partir. Un homme en blouse grise nous fait signe. C’est mon maître. Il a un visage rouge et sourit à peine. La maîtresse de Nani était plus chaleureuse. »

Dès l’entrée en matière, le récit restitue l’atmosphère compassée de l’école d’après-guerre et l’anxiété viscérale du jeune protagoniste. À cette première épreuve s’ajoute la découverte de la ville, Lézignan-Corbières, dont chaque rue élargit son horizon.

À la Matrie, la ferme familiale, le garçonnet ne cessait d’observer les membres du clan, d’origine italienne ou espagnole, et de s’interroger sur ceux qui gravitaient autour de lui. Désormais, son univers s’ouvre à la vie citadine. Le milieu agricole occitan cède la place aux familles du quartier et aux commerces dont il explore les lieux, les usages et les visages.

Au temps des revues Rodéo, Kiwi et Bibi Fricotin, qu’il affectionne et déniche dans les caves du voisinage, les boutiques possèdent chacune leur caractère. Du fournil de monsieur Puig à l’atelier de photographie de monsieur Costesèque, des cabines d’essayage de la Maison Hilaire à la boutique aux trésors du Tout à 100 francs, un monde réapparaît, bien loin de l’uniformité des supermarchés contemporains. Les souvenirs en sont aussi prégnants que savoureux.

Du portrait d’un commerçant à celui d’un membre de la tribu, le récit nous entraîne ensuite vers les jours de fête, les escapades du côté de La Franqui, où « l’eau est chaude comme du pipi », le récital de Luis Mariano et les excès du père Asco. Ces sorties se partagent en famille, à l’instar des séances au Palace ou à L’Idéal, ces cinémas dont l’auteur garde un souvenir particulièrement vif.

Une sincère introspection

« L’intérieur du cinéma c’est comme un palais avec sur les murs des tentures dorées qui font des plis et qui brillent. Papa montre les billets à une belle dame aux longs cheveux noirs et à la robe rouge qui nous accompagne jusqu’à nos places. Maman l’appelle l’ouvreuse. Elle aimerait avoir une robe comme elle. »

En remontant l’allée des marronniers qui mène au château, on suit pas à pas les émotions du jeune Bernardino. Peu enthousiaste lorsqu’il entend brailler les spectateurs d’un match du Feuceleu, le club de rugby à XIII de Lézignan, il se montre bien plus heureux auprès de sa Mamet, « plus gentille que maman et qui ne le gronde jamais ».

Entre la ville et la campagne, des premiers émois de la chair au vent de liberté qu’apporte la guitare de Johnny, les chapitres saisissent les étapes d’une adolescence partagée entre enthousiasme, idéalisation et désir d’indépendance. Le besoin de sincérité traverse ces pages et trouve son expression la plus nette dans la dernière partie du livre, où l’autobiographe interroge ses souvenirs avec une intime lucidité.

« Quand je repense à cette époque aujourd’hui, je me demande si j’y étais vraiment. Elle n’a pas plus de consistance que ce qui me reste d’un livre vite lu quand les détails qui m’avaient tenu en haleine se sont effacés. Tout ce temps qui était long à passer, comment l’ai-je rempli ? »

N’est-ce pas là, au fond, la question que pose ce temps de l’enfance : comment retrouver ce qui nous a formés, lorsque les années vécues se dérobent à la mémoire ?

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