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L’historien Michel Pastoureau, qui avait consacré toute une série d’ouvrages aux couleurs, s’attache à présent à revisiter la symbolique animalière, qui avait fait l’objet de sa thèse, consacrée aux bestiaires du Moyen Âge, dans des monographies. Après “L’ours. Histoire d’un roi déchu”, 2007, “Le loup“, 2018, “Le taureau“, 2020, il publie “Le corbeau” en 2021, tous trois portant comme sous-titre “Une histoire culturelle”, qui en précise le propos.

Dans ce dernier opus, Michel Pastoureau s’attache à réhabiliter un oiseau mal aimé, longtemps perçu comme une figure diabolique, et dont aujourd’hui les travaux sur l’intelligence animale célèbrent les exceptionnelles capacités. Mais quels éléments ont-ils conduit à faire du corbeau, vénéré par les peuples nordiques, cet objet de détestation ?
En premier lieu, l’historien observe que certaines espèces animales ont réussi à former une sorte de bestiaire, concentrant tout un réseau d’images, de mythes et de symboles, dont il privilégie l’analyse dans le monde européen, celui qu’il connaît le mieux, car il préfère partir de ses propres travaux plutôt que, dit-il, de piller ceux des autres. La figure du corbeau, à laquelle il a consacré une partie de sa thèse, en particulier avec l’étude des armoiries, l’occupe depuis un demi-siècle. Avec l’ours et le loup, cet oiseau apparaît comme l’un des animaux les plus emblématiques de la culture européenne, tant sur le plan mythique qu’onirique et symbolique. Une histoire culturelle, souligne le sous-titre, c’est-à-dire à la fois celle des représentations collectives, avec ses éléments linguistiques, son système de valeurs, ses créations artistiques, ses diverses croyances, mais aussi celle des savoirs, de leur évolution et des traditions plus anciennes. Le livre, s’il s’intéresse aux corvidés, se centre plus particulièrement sur le grand corbeau, autrefois d’une taille plus conséquente que celui que nous connaissons, et capable même d’effrayer le gros bétail.

Pour les mythologies antiques, le corbeau figurait un messager des dieux, parfois médiateur entre les morts et les vivants, et faisait l’objet d’un certain nombre de cultes et de rites, comme chez les Celtes, les Slaves ou les Germains, alors que les Grecs en donnaient une représentation ambivalente, faisant aussi de lui un oiseau querelleur et vaniteux. Plusieurs légendes le rattachent à Apollon, et racontent que son plumage a noirci sous l’effet d’une punition divine. Mais chez les Celtes, il intervient en tant que conseiller du dieu Lug, principale divinité de leur panthéon. Un certain nombre de récits étiologiques décrivant la fondation de villes (Lyon, Londres, etc.), implantées sur d’anciens sanctuaires de ce dieu, sont reliés à l’image du corbeau, tout comme celles dont le nom dérive du nom gallois “bran”, désignant cet oiseau lorsqu’on l’associe à la mort. Dans le monde scandinave, le dieu Odin est servi par deux d’entre eux, Huginn (La Pensée) et Muninn (La Mémoire), omniscients et doués de divination, qui, à la suite de leurs multiples voyages, lui font part de ce qu’ils ont pu voir et entendre. Figure tutélaire et apotropaïque, le corbeau constitue un médiateur entre le monde des dieux et celui des hommes. Ses plumes ou ses os entrent dans la confection de talismans, car sa fonction s’avère aussi prophylactique qu’ornementale. Il a occupé une place centrale aux premiers siècles de notre ère, si bien qu’on le retrouve sur les armes comme sur les bijoux. Dans les tombes où on l’enterre, il est censé guider le défunt vers l’autre monde. Chez les Vikings, du VIIIe au Xe siècle, il apparaît encore sur les enseignes et les bannières. Quant aux Romains, s’ils ne lui vouent pas de culte, ils célèbrent comme les Grecs ses capacités mémorielles et prophétiques et voient dans sa couleur, d’un noir lumineux (“niger” s’opposant à “ater”), tout comme le font les peuples nordiques, le symbole de la connaissance. La voix du corbeau sert aussi de support à une forme spécifique d’ornithomancie. Pour Isidore de Séville, il constitue un oiseau de bon augure.

Avec les Pères de l’Église et le Moyen Âge chrétien, la perception du corbeau change tandis que ses qualités laissent place à une symbolique négative. Même si les textes bibliques restent vagues en ce qui concerne les espèces animalières, ceux qui se réfèrent au corbeau (épisode du Déluge et extrait du “Livre des Rois”) ne laissent aucune place à l’ambiguïté. Au Moyen Âge, les corbeaux qui nourrissent Élie dans le désert sont remplacés par des colombes, mais cet épisode (en regard des douze recensés) s’avère unique, et pour la loi mosaïque le corbeau relève des animaux impurs. La plupart des textes bibliques, relayés par les écrits patristiques, Saint Augustin en particulier, lui attribuent un comportement indigne. Le seul à apporter une note discordante à cette unanimité, en exprimant un avis positif sur le corbeau, est Raban Maur.

À partir du VIIIe siècle, l’Église mène une guerre impitoyable contre cet oiseau, pour lutter contre les croyances issues du paganisme, soit en ordonnant des massacres, soit en en faisant l’incarnation de nombreux vices et en lui assignant une place privilégiée au cœur du bestiaire infernal. Désacralisé après l’an mille, le corbeau revêt désormais la couleur noire de Satan, et les fêtes qui lui sont associées deviennent celles de saints majeurs. Les bestiaires consacrés aux oiseaux, auxquels ils attribuent des propriétés singulières, reçoivent le nom d’aviaires. Héritiers des Pères de l’Église, ils présentent le corbeau comme cannibale, mortifère ou parricide, à l’exception du livre de Richard de Fournival, qui voit en lui une image de l’amour. Chef-d’œuvre de casuistique courtoise, Le Bestiaire d’amours, qui repose sur l’analogie entre la spécificité d’un animal et un modèle de comportement amoureux, compare l’homme épris d’une femme à un cadavre déchiqueté par un corbeau. En revanche, la légende des corbeaux délaissant leurs petits a donné en allemand le vocable “Rabenmutter”, mère corbeau, qui désigne la mère indigne. Michel Pastoureau évoque également quatre autres oiseaux, la corneille, le merle, la colombe et le cygne, avant de mettre l’accent sur les encyclopédies, plus portées sur l’observation et moins sur le merveilleux, précieuses sources d’informations qui complètent l’apport des bestiaires.

Puis, du XIIe au XVIIe siècle, c’est à l’apport des fabulistes et des ornithologues que s’intéresse le livre. Il rappelle en particulier la transmission opérée par le Moyen Âge de la célèbre fable “Le corbeau et le Renard”, avec le succès qu’on sait. De nombreuses fables antiques, dont la plus célèbre reste celle d’Esope, ont pour protagoniste une corneille, un corbeau ou un choucas. Au Moyen Âge, “Le roman de Renart” met en scène le corbeau Tiécelin, dans une libre adaptation du texte ésopien. Mais chez les auteurs médiévaux, celui-ci devient un oiseau stupide et orgueilleux, alors que pour les auteurs grecs et latins il faisait montre d’une intelligence exceptionnelle. Michel Pastoureau regrette que la fable de La Fontaine, en éclipsant les sources antiques, ait perpétué l’image d’un corbeau bête et vaniteux. Avec les naturalistes, de façon inégale, il apparaît au XVIe dans le livre de Pierre Belon, premier ouvrage consacré à l’ornithologie, “L’histoire de la nature des oyseaux”, publié en 1555. L’auteur y analyse le comportement du corbeau, jaloux de son territoire, et meilleur ami du renard, un détail emprunté à ses sources antiques. Plus botaniste que zoologue, le Suisse Conrad Gessner se penche plus sur les traditions qu’il ne fait avancer l’ornithologie, de même que l’Italien Ulisse Aldovrandi. Furetière, Diderot et surtout Buffon, dont “L’Histoire naturelle” a exercé pendant des décennies une influence considérable, ont dressé un portrait particulièrement négatif du corbeau.

Le romantisme, pour sa part, a érigé le corbeau en figure emblématique et quasi tutélaire, proche du héros romantique et associé à ses lieux favoris. Sa mise en scène picturale privilégie l’angoisse, la mort et la désolation. Chez les poètes, il renvoie à la mélancolie (Nerval), à la prémonition funeste (Poe), mais aussi à la sorcellerie et à l’ésotérisme. Au XXe siècle, le film “Les Oiseaux”, de Hitchcock, lui confère un rôle effrayant. Mais aujourd’hui, l’éthologie met l’accent sur son intelligence, déjà évoquée par les auteurs antiques, sa fonction cognitive visuelle et sa faculté mémorielle. Capable d’adaptation et de stratégie, il est aussi apte à se reconnaître dans un miroir. Proche des grands singes par son intellect, il semble le seul animal capable de faire preuve d’humour.

Très agréable à lire, par son écriture fluide, la clarté de ses explications et la beauté de ses illustrations, le livre de Michel Pastoureau se veut aussi accessible qu’érudit (il envisage la publication d’un autre volume, plus détaillé, réservé aux spécialistes, en raison de la vastitude du sujet), et constitue un prolongement passionnant de ses précédentes monographies. En réhabilitant un oiseau mal aimé, l’historien met l’accent sur sa singularité et lui redonne une place particulière au sein du monde animal.

Marion Poirson-Dechonne
articles@marenostrum.pm

Pastoureau, Michel, “Le corbeau : une histoire culturelle”, Le Seuil, “Beaux livres”, 14/10/2021, 1 vol. (156 p.), 19,90€

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