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Le Sacrifice du ciel : repenser la philosophie au-delà de l’Occident

Mohamed Amer Meziane, Le Sacrifice du ciel. Une autre histoire de la raison, Éditions du Seuil, coll. « La Couleur des idées », 18/06/2026, 288 pages, 23 €.

Tout commence à Damas, chez un chrétien arabe dont la famille dirigeait les finances du califat. Placé devant le choix entre sa foi et ses fonctions, Jean Damascène se retire dans un monastère, où il range l’islam parmi les hérésies et voit en Mohammed l’archétype du faux prophète. Cinq ans après sa mort, un concile hostile au culte des images, que Jean avait défendu, lui retourne le compliment en l’anathématisant pour ses sentiments « mahométans », selon une mécanique que l’essai suit sur un millénaire.

Le double change de costume quand les républicains anglais du XVIIe siècle en font un législateur, que Rousseau loue dans le Contrat social d’avoir su lier la religion à l’État. Hostile à cette religion civile, le baron d’Holbach revient en 1770 à l’imposteur des théologiens. Si « Mahomet » a fabriqué une religion pour servir son pouvoir, Moïse et Jésus ont pu en faire autant. Le matérialiste emprunte sa prémisse aux dévots et braque sur l’Église l’arme forgée contre l’islam. L’auteur voit dans ce raisonnement par contamination un premier rouage du « sacrifice du ciel », cette humanisation du divin qui fait des paroles prophétiques une invention des hommes.

La même année, à Göttingen, le philosophe Johann David Michaelis entame un traité sur le droit de Moïse. Il le nourrit de l’expédition qu’il avait conçue et fait financer par le roi du Danemark, parti en 1761 pour l’Arabie heureuse avec la consigne singulière d’observer les Arabes afin de mieux lire l’Ancien Testament. Michaelis transforme Abraham en Arabe errant et la Loi en codification d’un droit coutumier de nomades. Lire la Bible comme un texte humain, geste devenu si familier, a supposé ce détour par des Arabes tenus hors de l’histoire.

Avec Kant, la raison pratique prend la place du Prophète et la Raison se fait législatrice à son tour. Chez Hegel, le ciel achève de se sacrifier, puisque Dieu meurt sur la croix pour se faire homme et se faire connaître. Cette humanisation repose sur un partage promis à une longue carrière, l’Amour attribué au Christ et à l’Occident, la Loi renvoyée à un Orient où se confondent Moïse et « Mahomet ».

Ce partage a survécu en se déplaçant vers l’islam, si bien que les défenseurs de l’Occident le disent aujourd’hui « judéo-chrétien » malgré des siècles d’antisémitisme. Le mythe d’une violence propre au monothéisme en découle aussi, comme celui d’une Réforme mère de la modernité, né lors des jubilés prussiens de 1817 et de 1830.

La Révolution française distribue au double deux rôles opposés. En 1794, au lendemain de la mort de Robespierre, Louis Lavicomterie voit en lui « une espèce de nouveau Mahomet ». Hegel inverse la comparaison et lit dans l’islam une « révolution de l’Orient ». Il est bientôt payé de la même monnaie, quand le théologien August Tholuck rapproche sa philosophie de la mystique soufie au point de le faire passer pour un Avicenne allemand. Hegel répond qu’il est luthérien, renforcé dans son luthéranisme par la philosophie.

Mohamed Amer Meziane a les archives pour lui lorsqu’il cherche l’origine de tant d’évidences modernes dans les querelles des théologiens et des philologues plutôt que dans les seuls bureaux coloniaux, puisque l’orientalisme précède la colonisation.

Le sabre et la plume

Le dernier chapitre ouvre le courrier que l’Europe savante recevait de ceux dont elle parlait. Le 18 mai 1883, dans le Journal des débats, Jamâl ad-Dîn al-Afghâni répond à la conférence où Ernest Renan tenait l’islam pour rebelle à toute science. Il lui rappelle avec une ironie courtoise que les Européens « ont fait bon accueil à Aristote, émigré et devenu arabe ». Renan salue l’intelligence de son contradicteur pour mieux la porter au crédit du génie persan, qu’il tient pour aryen et oppose aux Arabes. L’éloge, chez lui, tient lieu d’écoute.

Vingt-huit ans plus tôt, après quinze ans de résistance aux armées coloniales, l’émir Abdelkader avait envoyé à la Société asiatique de Paris un traité bientôt traduit sous le titre Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent. Plus tard, la Légion d’honneur et les présents de Lincoln salueront le héros. Le livre rend le penseur à l’histoire de la philosophie en revenant au texte arabe. L’humain y apparaît comme un animal savant, que la connaissance distingue des autres vivants. L’émir regrette que la science européenne, qu’il admire, s’arrête au sensible et à la technique. Il tient l’épée pour la servante de la plume, aveu piquant chez un chef de guerre.

Dès l’ouverture du Rappel, l’émir reprend une maxime qu’al-Ghazâlî attribuait à Ali, le cousin du Prophète. Elle pose que « l’intelligent connaît les hommes par la vérité et non la vérité par les hommes ». L’auteur nomme ce principe l’errance de la vérité et a mille fois raison d’en faire une méthode. La règle atteint les autorités laïques comme les religieuses, à commencer par cette Raison statufiée qui déraisonne, écrit-il, à force de se rapporter aux seuls auteurs vénérables de son Panthéon.

Instruit avec la loyauté d’un juge, le procès de la Raison épargne la science moderne et laisse au lecteur le soin du verdict. À la barre comparaissent un patriarche syriaque, un orientaliste couronné par l’Institut, le roi de Prusse et Kateb Yacine. Les dernières pages rappellent « qu’avoir raison n’est pas la même chose qu’avoir raison des autres ». L’auteur parle d’une spéléologie des concepts. On remonte de ses galeries avec une raison élargie par l’originalité du livre et l’érudition polyglotte de Mohamed Amer Meziane.

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