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Le verbe contre le blindage : chronique d’une résistance poétique

Volodymyr Tymchuk, Ukraine – La Poésie en Guerre, Éditions Abstractions, 26/11/2025, 270 pages, 19.99€

Le 24 février 2022, le temps s’est brisé en Ukraine. De cette fracture immédiate a jailli une nécessité : documenter, par le vers, ce que l’histoire mettra des années à analyser. Au-delà de la compilation littéraire, l’anthologie Ukraine – La Poésie en Guerre, parue aux éditions Abstractions, matérialise une réaction d’urgence. Elle découle directement de l’initiative « Journée mondiale de la poésie pour l’Ukraine » lancée le 21 mars 2022, alors que Kyiv subissait l’assaut et que les institutions tournaient au ralenti. Sous la direction de Volodymyr Tymchuk, poète et officier des Forces armées ukrainiennes (FAU), cet ouvrage rassemble cent auteurs pour figer l’instantané des cent premiers jours d’une résistance existentielle.

L’ouvrage articule un véritable dispositif de combat culturel contre ce que Tymchuk qualifie de « totalitarisme spirituel et culturel » russe. L’appareil éditorial mérite qu’on s’y arrête, car il éclaire la lecture autant que les textes eux-mêmes. Le livre s’ouvre sur des choix sémantiques forts, expliqués en préface : l’adoption de graphies spécifiques pour désigner l’agresseur : «ruSSe », « rasciste ») ou l’inclusion d’un glossaire précis des réalités militaires et géographiques (Boutcha, Irpine, les missiles Kalibr).

Plus instructif encore, la démarche inclut un questionnaire adressé aux auteurs, dont les réponses ponctuent les notices biographiques. À la question de la fonction de la poésie en temps de guerre, les réponses varient de la thérapie à l’arme, et donnent au lecteur les clés pour comprendre l’état d’esprit de celui ou celle qui écrit, parfois depuis une tranchée, parfois depuis l’exil. Ce travail de contextualisation doit beaucoup à une équipe de traduction franco-ukrainienne (Marie-France Clerc, Jean-Philippe Tabet, Tetiana Katchanovska) qui a relevé le défi de transposer, dans l’urgence, une langue heurtée par le chaos.

Les sections I et V, consacrées aux poètes-combattants, forment le cœur battant du recueil. Ici, la métaphore s’efface devant la réalité brute. La poésie devient fonctionnelle. Pour Oleksandr Hochylyk, informaticien de 27 ans tombé à Bakhmout, elle «soigne et soutient la force de l’esprit», tandis que pour Serhiï Skald, défenseur d’Azovstal lui aussi disparu, elle « offre du soutien » dans l’enfer du combat.

Cette poésie de première ligne oscille entre le réalisme froid des descriptions militaires – on y croise des NLAW (arme anti-char)  et des Javelin (idem) comme des figures familières – et une quête spirituelle désespérée. Le texte In principio erat Verbum de l’officier Voїn Svitla ancre la résistance dans une dimension sacrée, et réaffirme la primauté du Verbe sur la destruction. L’ouvrage rend un hommage nécessaire à ces voix éteintes (Illia Tchernilevsky, Maksym Kryvtsov), ce qui transforme le livre en cénotaphe de papier.

Si les soldats tiennent la ligne de front, les civils assurent l’arrière, documenté dans les sections médianes. C’est ici que l’anthologie touche à l’universel par le détail. Halyna Krouk livre une image saisissante de la condition de réfugié avec son poème sur le « sac de survie » : un inventaire par soustraction où la nourriture cède la place à l’essentiel, métaphore d’une vie ramenée à sa plus stricte expression.

Les mères, les épouses et les habitants des villes martyres cartographient la douleur. De la sidération des premiers bombardements à l’organisation de la survie, l’écriture témoigne d’un quotidien bouleversé. Ester Lourié, dans une adresse poignante à sa ville natale de Roubijné aujourd’hui détruite, illustre ce déracinement violent.

Ukraine – La Poésie en Guerre constitue une archive brute. Sa force réside dans cette hétérogénéité : on passe du sonnet maîtrisé d’Oleksandre Mokrovolsky, écrit sous occupation à Irpine, au vers libre, presque télégraphique, dicté par l’urgence. Si l’on ne trouve pas ici la mention explicite de la « Renaissance fusillée » des années 1930, l’ombre des poètes persécutés par le régime soviétique, évoqués dans l’introduction, plane sur l’ouvrage.

Ce livre est une pièce à conviction. Il démontre que face à la volonté d’anéantissement, la culture constitue une infrastructure vitale. C’est un document âpre, mais indispensable pour saisir la portée humaine du conflit.

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