Jean‑Pierre Filiu, L’Étrange Aveuglement. Comment les grandes puissances fabriquent un monde sans droit, Les Arènes, 01/10/2026, 192 p., 19 €.
Ancien diplomate en Jordanie, aux États-Unis, en Syrie puis en Tunisie, conseiller de Pierre Joxe et de Lionel Jospin avant d’enseigner à Sciences Po, Jean‑Pierre Filiu va voir ce qu’il analyse, à Alep insurgée en 2013 comme à Gaza, où il a vécu plus d’un mois avec Médecins sans frontières quand la presse en était bannie. L’Étrange Aveuglement demande un courage d’une autre nature, celui de soutenir qu’en consentant à l’anéantissement de Gaza les grandes puissances fabriquent un monde sans droit, dont l’Ukraine paie le prix.
Deux lignes rouges et un mal absolu
Le titre fait entendre, sans que l’auteur s’en réclame, L’Étrange Défaite, que Marc Bloch écrivit en 1940 en historien témoin d’un effondrement. Jean‑Pierre Filiu, qui fut historien à Gaza et le demeure en écrivant, reprend à son compte ce rôle. Sa préface martèle en anaphore qu’il est sorti de l’enclave le 21 janvier 2025 sans en être revenu.
La démonstration commence à Damas en août 2013, quand Barack Obama, qui avait fait de l’arme chimique sa ligne rouge, laisse sans riposte le bombardement des Ghoutas. Vladimir Poutine en retient la leçon six mois plus tard en s’emparant de la Crimée. Joe Biden subit le même affront en mai 2024, lorsque Benyamin Netanyahou lance ses blindés sur Rafah. Jean‑Pierre Filiu voit juste en faisant de ces deux reculades démocrates la matrice du chaos présent, puisqu’elles ont par deux fois ouvert la voie à l’entreprise de démolition de Donald Trump.
Netanyahou avait forgé dès 1979 l’arme rhétorique de l’impunité en érigeant le terrorisme en mal absolu. La nazification des Palestiniens, qu’il accentue en 2015 lorsqu’il prête au mufti de Jérusalem l’inspiration de la Solution finale, paraît mieux réussir, observe Jean‑Pierre Filiu, que celle des Ukrainiens, traités de néonazis par le Kremlin depuis la révolution de Maïdan. Netanyahou et Poutine réécrivent chacun à son profit la Seconde Guerre mondiale, par nostalgie d’un monde d’avant 1945 livré à la force brute. L’essentialisation du terrorisme condamne Israël à la réponse militaire. La “victoire totale” promise par le Premier ministre israélien se dérobe alors, si bien que la guerre, devenue perpétuelle, se cherche un ennemi intérieur jusque dans la presse indépendante et chez les juges.
La déshumanisation et les victimes tuées deux fois
Sans euphémisme, Jean‑Pierre Filiu nomme le carnage terroriste du 7 octobre 2023 et accuse le Hamas d’avoir jeté son peuple dans la pire tragédie de son histoire, avant de montrer que l’anéantissement de Gaza laisse les islamistes, par défaut, aux commandes de l’enclave. Deux jours après le massacre, le ministre de la Défense, Yoav Gallant, justifie le siège total en déclarant combattre des “animaux humains”. Netanyahou compare bientôt Gaza à Amalek, ce peuple que le premier livre de Samuel ordonne de frapper jusqu’au nourrisson. Le livre y lit le lancement d’une campagne de purification, dont la morale proclamée finit par couvrir des représailles dignes du pire des talions. Chaque habitant, présumé terroriste, devient une cible. L’intelligence artificielle industrialise ce renversement de la charge de la preuve.
Arme de guerre, la faim pousse la population vers ces distributions d’aide que l’on surnomme sur place Hunger Games, où les soldats israéliens, plus encore que les mercenaires chargés de leur sécurité, tirent à vue sur quiconque paraît menaçant. À Netanyahou, Jean‑Pierre Filiu accorde une victoire, une seule, celle d’avoir fermé Gaza à la presse internationale, tandis que son armée détient, parmi les forces gouvernementales, le record de journalistes tués depuis trente ans, en toute impunité.
La volonté d’aveugler le monde s’étend au décompte des morts. Tiré des registres hospitaliers, le bilan dépasse soixante-dix mille tués. L’entendement capitule devant ce chiffre qui, rapporté à la population française, équivaudrait à plus de deux millions de morts. Jean‑Pierre Filiu est dans le vrai lorsqu’il écrit que “les civils tués à Gaza le sont ainsi deux fois, la première fois quand leur vie leur est ravie, la seconde quand leur mort est niée”.
La rumeur des quarante bébés décapités obtient la caution de Joe Biden lui-même. L’auteur y reconnaît le procédé du Kremlin, dont la propagande inventa en 2014 un enfant crucifié par de prétendus nazis ukrainiens, tandis que les morts palestiniens sont ravalés au rang de figurants de Pallywood, ce studio imaginaire où l’on pleurerait des poupées de plastique.
Hind Rajab avait cinq ans. Le 29 janvier 2024, le véhicule où elle fuit avec les siens un quartier de Gaza menacé par l’offensive est mitraillé par un char israélien. Encore vivante, la fillette parle des heures durant au Croissant-Rouge palestinien, dont les secouristes attendent le feu vert de l’armée pour s’élancer. L’ambulance enfin autorisée est frappée à son arrivée. Douze jours passent avant que l’on relève les neuf corps et que l’on compte trois cent trente-cinq impacts de balles dans la carrosserie. L’armée a nié deux ans et demi durant que ses troupes fussent à portée de tir. Le 19 août 2026, trop tard pour que le livre achevé en mai en fasse état, elle a reconnu que ses soldats avaient tiré sur la voiture et a ouvert une enquête de la police militaire.
L'Hémiplégie européenne, ou le pacte faustien
Dénoncer aujourd’hui les exactions de l’armée israélienne expose à l’accusation d’antisémitisme. L’étrange aveuglement se nourrit de ce bâillon, qui prolonge la fermeture de Gaza à la presse en renvoyant les témoignages de l’horreur à l’antique calomnie du meurtre rituel. Le mécanisme, Jean‑Pierre Filiu le démonte en connaissance de cause, lui qu’un polémiste accusait dès 2012 de propager “une version modernisée du crime rituel” pour une chanson de Zebda sur un enfant de Gaza tué par un tir israélien. Du sort de vingt mille enfants tués, le débat glisse vers les arrière-pensées prêtées à ceux qui en rendent compte.
Tour à tour, le gouvernement israélien et ses relais taxent d’antisémitisme la Cour pénale internationale, l’ONU, Josep Borrell et Greta Thunberg. Le même gouvernement, que l’hostilité à l’immigration musulmane rapproche de l’extrême droite européenne, met en vedette Jordan Bardella et Marion Maréchal à sa conférence de Jérusalem contre l’antisémitisme, en mars 2025. L’amalgame dessert la lutte contre l’antisémitisme réel, comme le montre l’irruption de Gabriel Attal à Sciences Po en mars 2024. Il s’agit, pour Jean‑Pierre Filiu, d’un coup médiatique dirigé contre un antisémitisme fantasmé, quand celui qui mine actuellement la société française appelle un combat effectif et très ferme.
L’aveuglement gagne une Europe servile, qui refuse de voir qu’en abandonnant Gaza elle affaiblit l’Ukraine. L’histoire immédiate a donné raison à Jean‑Pierre Filiu. Son avertissement du 31 décembre 2023, selon lequel l’avenir de l’Europe se déciderait l’année suivante à Gaza, fit hausser les épaules à des géopoliticiens blasés.
Ursula von der Leyen avait proclamé le 13 octobre, aux côtés de Netanyahou, le droit et même le devoir d’Israël de se protéger, au moment où six jours de représailles avaient déjà tué dans l’enclave autant d’enfants que dix-huit mois d’agression russe en Ukraine. Jean‑Pierre Filiu appelle hémiplégie cet état où une moitié de l’organisme européen se bat pour Kiev pendant que l’autre se fige devant Gaza. Trois trains de sanctions frappent la Russie en quelques jours de 2022, alors que l’accord d’association entre l’Union et Israël, fondé sur le respect des droits de l’homme, survit intact à deux années de guerre d’anéantissement. Le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine est salué dans les chancelleries européennes, mais la France invoque l’immunité de Netanyahou, visé depuis novembre 2024 par des charges plus lourdes.
En 2025, Gaza et l’Ukraine s’enchevêtrent en un cas d’école. Le 28 février, la Maison-Blanche tend à Volodymyr Zelensky un guet-apens médiatique. Deux jours plus tard, Netanyahou suspend dans le silence de l’Union l’aide humanitaire à l’enclave, puis Washington interrompt ses livraisons d’armes aux Ukrainiens. À Kiev, Jean‑Pierre Filiu a vécu ce basculement d’une administration américaine résolue à humilier l’Ukraine pour complaire à son agresseur. Les sionistes chrétiens, ces fondamentalistes pour qui la conquête de 1967 accomplissait les prophéties, avaient gelé l’année précédente au Congrès l’aide militaire à Kiev, pour que l’offensive contre Gaza passe avant le front ukrainien.
Par son mutisme sur Gaza, que plus d’un millier de ses fonctionnaires assimilaient à une complicité, l’Europe a cru acheter le soutien américain à l’Ukraine. Elle a payé ce pacte faustien de ses principes, au point d’entendre la présidente de la Commission, citée dans le livre, déclarer révolu pour l’Union le rôle de gardienne d’un monde disparu. Le protecteur acheté à ce prix, faute de pouvoir contenir l’hubris de Netanyahou, le suit lui-même dans la guerre contre l’Iran. Gaza, écrit Jean‑Pierre Filiu, tend son miroir à l’Europe. Livre sérieux, L’Étrange Aveuglement tient ce miroir d’une main ferme, avec un courage que l’Europe a perdu. De sa lecture dépend que nous ouvrions enfin les yeux.