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Maurice à la poule : un roman suisse vraiment inclassable

Matthias Zschokke, Maurice à la poule, traduit de l’allemand par Patricia Zurcher, Éditions Zoé, 05/02/2026,  336 pages, 12€

Certains livres avancent à voix basse, non par modestie, mais parce qu’ils déplacent l’attention vers ce que le regard ordinaire abandonne. Maurice à la poule de Matthias Zschokke, traduit de l’allemand par Patricia Zurcher et paru aux Éditions Zoé, s’inscrit dans cette famille de textes attentifs aux déplacements infimes du regard. Dès les premières pages, le tempo du livre impose une lecture ralentie.

Maurice tient un « bureau de communication » au premier étage d’un arrière-bâtiment industriel, quelque part dans le nord-est de Berlin, là où les boutiques s’épuisent, les odeurs deviennent disparates et le salon de thé change encore une fois de gérant. Il rédige des courriers administratifs pour des concitoyens étrangers ou défavorisés sur le plan de l’orthographe ; il écoute, derrière la cloison, d’abord un violoncelle puis un piano dont l’interprète lui reste longtemps inconnu ; il dîne par intermittence avec son vieil ami Flavian Karr, comédien de petits rôles devenu spécialiste involontaire des officiers SS au Festival de Cannes. À un correspondant lointain, Hamid, il adresse de longues lettres digressives où la météo, l’effet Doppler, une jeune femme qui marche pieds nus dans la vase d’une rive, la déontologie d’un pharmacien indélicat et les vertus prétendues de la laine et de la soie s’enchaînent sans hiérarchie apparente, avec une précision qui rappelle par endroits l’attention latérale de Robert Walser.

Le livre laisse surtout l’impression d’une disponibilité rare aux gestes minuscules et aux pensées mal ajustées. Disponibilité, et non gentillesse : Matthias Zschokke n’écrit pas une fable consolatrice. Le roman avance par petits coups d’épaule, parfois cruels, souvent gênants. La banlieue berlinoise, une corneille arrachant un hot-dog entamé de la main d’un enfant dans une poussette, l’eau verdâtre d’un fleuve qui exhale la vase, et plus loin les chambres d’hôtel des congressistes mal payés trouvent sous sa plume une vérité émue qui n’élude pas le ressentiment, la misanthropie sociale, ni les images de maladie qui s’invitent dans les dernières pages. La phrase est longue, sinueuse, ponctuée de point-virgules patients ; elle prend le temps qu’il faut pour décrire la manière dont un musicien répète derrière la cloison, ou la couleur exacte de trois sacs assis en rang d’oignons sous une bâche. On y rit beaucoup, d’un rire qui laisse affleurer la gêne. Le médecin qui martyrise une verrue en geignant qu’il n’en peut plus, le pharmacien indigné de devoir reprendre un flacon scellé, sans oublier cette notice pharmaceutique qui prévient gaiement de la surdité du futur client : voilà un comique d’observation sans chute appuyée, à la lisière constante du malaise.

Au cœur du livre veille une énigme que Maurice préfère longtemps ne pas résoudre tout à fait : la musique qui traverse le mur de son bureau. À propos d’un tableau de Max Liebermann, Zschokke suggère que l’art naît parfois de ce dont on croyait ne rien pouvoir faire, de ce à quoi on ferait mieux de ne pas toucher ; le roman entier en offre la démonstration discrète. Le livre ne se laisse pourtant pas réduire à cette grâce. Une lettre de l’oncle de Maurice, datée de 1938 et adressée depuis le Transvaal à une donatrice du Mittelland, fait entrer dès les premières pages une mémoire suisse et coloniale autrement plus trouble que ne le laisse présager la couverture, ce détail du tableau d’Albert Anker peint en 1877 où le fils du peintre, âgé d’environ cinq ans, porte affectueusement une poule blanche contre sa poitrine. Quand vient le temps des congrès, des chambres scellées, des amitiés vieillies et d’une mort qui s’avance dans le lounge feutré d’un grand hôtel, Matthias Zschokke regarde sans complaisance, mais aussi sans pathos et sans détourner les yeux.

Mélancolie suisse par ses ancrages, berlinoise par son décor, et plus largement européenne par les hantises qu’elle convoque, le livre maintient jusqu’au bout cette fidélité au détour et à l’inachèvement : préférer une énigme habitable à toute forme d’élucidation. À refermer ces pages, on n’a qu’une envie : retourner à la première et redescendre lentement les marches qui mènent au bureau du héros. Pour qui se sent à l’étroit dans la littérature qui cherche à plaire, voici un livre qui modifie durablement notre attention aux gestes ordinaires, aux sons voisins et aux riens qui insistent.

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