Chems-eddine Mohamed Hafiz, Un islam des lumières dans la ville lumière, Erick Bonnier, 23/09/2025, 192 pages, 39€
Au 39 rue Geoffroy-Saint-Hilaire, derrière des murs crénelés qui tranchent avec l’alignement haussmannien, se joue une partition bien plus complexe qu’un simple inventaire patrimonial. Dans cet ouvrage dédié à la Grande Mosquée de Paris, le Recteur, Chems-eddine Mohamed Hafiz déploie une fresque où l’architecture le dispute à l’histoire politique. Ce livre, qui tient autant de la monographie savante que du plaidoyer institutionnel, entreprend de fixer par l’écrit ce que le bâtiment raconte par la faïence et le béton armé : la sédimentation d’un Islam français, né dans la douleur des tranchées et mûri au fil des convulsions du siècle.
Reconnaissance, citoyenneté, mémoire
L’ouvrage s’attaque d’emblée à la genèse politique du lieu, dissipant toute vision romantique pour exposer un pragmatisme d’État. L’auteur relate avec minutie la mécanique administrative qui permit, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’édification de ce sanctuaire en pleine capitale laïque. Face au verrou législatif de 1905, stipulant que « la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte », le texte détaille l’astuce juridique orchestrée par les autorités : le financement public se porta sur les parties culturelles de l’édifice, tels « le hammam et la bibliothèque », tandis que les souscriptions des colonies, notamment d’Algérie, assumaient la part cultuelle.
Ce montage financier répond à une dette du sang que le livre place au centre de sa gravité mémorielle. Chems-eddine Mohamed Hafiz convoque le spectre des 100 000 soldats musulmans tombés pour la France, transformant la mosquée en cénotaphe monumental. Le récit ne verse toutefois pas dans l’angélisme commémoratif ; il expose la dualité d’une époque où la reconnaissance symbolique du soldat coexistait avec l’inégalité statutaire du citoyen. Le livre formule cette amertume avec netteté : « la fraternité affichée en temps de guerre a rapidement laissé place à la marginalisation et à l’injustice en temps de paix ».
La reconnaissance passe aussi par la gestion de la mort et du sacrifice, sujet que l’auteur traite avec une gravité notable. L’ouvrage documente l’évolution des pratiques funéraires, depuis l’urgence des champs de bataille jusqu’à l’institutionnalisation des carrés musulmans. Il cite l’ouverture du cimetière de Bobigny en 1937 comme un marqueur d’enracinement définitif, le moment où la présence musulmane cesse d’être un transitoire militaire pour s’inscrire dans le temps long de la métropole.
Ponts, médiations, fraternités
Le récit bascule ensuite vers la fonction diplomatique de l’institution, peignant la mosquée comme une interface active entre la République et le monde musulman. Chems-eddine Mohamed Hafiz y dresse une galerie de portraits rectos, de Si Kaddour Ben Ghabrit à ses propres prédécesseurs, montrant comment chaque mandat épouse les tensions de son époque. L’ouvrage décrit, parfois avec une tonalité institutionnelle appuyée, le rôle de médiateur du lieu, naviguant entre les attentes de l’État, les crises internationales et les soubresauts de l’histoire algérienne, notamment durant la “décennie noire”.
C’est dans l’évocation de la Seconde Guerre mondiale que l’ouvrage livre ses pages les plus saillantes. L’auteur y retrace l’action de figures comme Abdelkader Mesli et la hiérarchie religieuse d’alors, organisant dans l’enceinte sacrée un réseau de sauvetage. Le texte devient précis, évoquant la délivrance de « faux certificats d’identité musulmans » et l’utilisation des souterrains pour soustraire des familles juives à la déportation. Cette séquence, présentée comme l’incarnation suprême de la fraternité abrahamique, ancre la légitimité de la mosquée non plus seulement dans le droit ou l’histoire coloniale, mais dans l’éthique de la Résistance.
L’ouvrage insiste enfin sur l’actualité de cette mission de liaison. Face aux défis contemporains, l’auteur expose les efforts de structuration du culte et de formation des imams, revendiquant un “Islam du juste milieu”. Le texte, qui prend ici des allures de manifeste pour une citoyenneté apaisée, détaille les chartes et les initiatives de dialogue interreligieux, positionnant l’institution comme un acteur central de la cohésion sociale, engagé contre toute forme de violence.
La beauté, la nature et le rite comme langage universel
Si la trame historique séduit par sa densité, le livre change de registre pour adopter, dans ses descriptions architecturales et rituelles, une posture plus didactique. L’esthétique du lieu n’y est pas traitée comme un simple décor, mais comme une théologie visuelle. Chems-eddine Mohamed Hafiz décrypte l’intention derrière chaque zellige et chaque colonne : il s’agit de « rappeler les minarets des mosquées d’Andalousie » et d’affirmer une présence par la beauté. La mosquée, avec son minaret de 33 mètres dominant les toits de zinc, matérialise une rencontre audacieuse entre l’héritage mauresque et l’urbanisme parisien.
L’auteur consacre une attention particulière à la symbolique végétale et aquatique. Il décrit les jardins comme des espaces de rupture temporelle, conçus selon l’imaginaire coranique. L’eau des fontaines y est présentée dans sa double fonction : élément d’agrément sonore et instrument de purification rituelle. Le livre précise que « l’élément central de la mosquée est sans conteste ses jardins, inspirés directement de l’héritage andalou », conçus comme une invitation à l’intériorité au cœur de la cité trépidante.
Le dernier tiers de l’ouvrage adopte parfois le ton du manuel d’initiation religieuse. L’auteur y explicite le sens de la prière (Salat), décomposant les gestes de la prosternation ou le rôle de l’orientation vers la Qibla, décrite comme « un lien symbolique unissant l’ensemble des musulmans ». Cette approche pédagogique, qui explique le rite au lecteur profane, complète le tableau : la Grande Mosquée de Paris, telle qu’elle émerge de ces pages, constitue une totalité où la pierre, l’histoire et le geste sacré convergent pour façonner une identité française singulière.