Couverture de Mythologies de l’IA, de Ganascia, buste antique sous casque de réalité virtuelle dans une mer de polygones
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Mythologies de l’IA, Ganascia relit Homère contre les fables

Jean-Gabriel Ganascia, Mythologies de l’IA. Ulysse et les périls du numérique, Éditions du Seuil, 16/10/2026, 240 pages, 18€.

À l’occasion de cette rentrée littéraire, un roman a créé un scandale qui a largement dépassé le landerneau germanopratin. C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien – encensé par toute la critique – s’est vendu à près de soixante-quinze mille exemplaires en sept semaines, et pourtant le prix Goncourt, puis le Renaudot l’ont rayé de leurs listes, sur le soupçon qu’une intelligence artificielle l’aurait écrit ! Le romancier assure s’en être servi pour ses seules recherches historiques, tandis que son éditeur québécois dit avoir relevé des traces d’IA dans ses brouillons. Si une machine a bien écrit ce roman, Thélyson Orélien, désormais devenu indésirable chez les gendelettres et bien au-delà, est visiblement arrivé trop tôt, jeté en pâture à une opinion publique qui n’était pas encore prête à une certaine évidence : celle que l’intelligence artificielle pouvait être parfois bien meilleure que n’importe quel écrivain. Ce que cette puissance nouvelle fait à nos esprits et à nos sociétés, Jean-Gabriel Ganascia a eu le génie de le confier à l’un des plus grands mythes de l’humanité, l’Odyssée d’Homère. Paru le 16 octobre, Mythologies de l’IA. Ulysse et les périls du numérique est à mon sens l’essai événement de la rentrée, celui qui permet enfin de comprendre les causes et les enjeux de l’affaire Thélyson Orélien.

Le détour par Ithaque

Professeur à Sorbonne Université, où il mène des recherches en intelligence artificielle, Jean-Gabriel Ganascia a présidé le comité d’éthique du CNRS. Son livre commence par démonter les fables du moment, ces machines qui feraient chanter leurs ingénieurs ou comploteraient dans une langue secrète. Lues avec les outils de Roland Barthes, elles relèvent du mythe moderne, dont le message caché sert ceux-là mêmes qui vendent la technologie tout en prétendant la redouter. Le coup de génie consiste à faire ensuite le chemin inverse et à éclairer le présent par l’Odyssée.

Avec le numérique et l’IA, le monde change si vite que chacun s’y sent étranger et sans repères, comme Ulysse ballotté d’île en île sur la route d’Ithaque lors du retour périlleux durant lequel ses compagnons périront tous de leurs propres folies. « L’habitude aplatit », nous prévient l’auteur. À force de vivre en ligne, on en oublie les dangers, que le détour par le mythe rend de nouveau visibles. Aveugle selon la tradition, Homère voit bien plus clair dans les écrans que les usagers serviles que nous sommes. Chaque escale d’Ulysse correspond à un écueil dans les tourments du monde numérique, dont le livre dresse la carte et recense tous les dangers. À la manière des moralistes du XVIIᵉ siècle, l’auteur tire de chaque épisode une leçon pour notre temps. Il fallait un savant de l’intelligence artificielle doublé d’un lecteur d’Homère pour oser ce rapprochement, qui – j’ose l’affirmer – tient du génie !

La douce captivité

Calypso retient Ulysse sept ans en lui promettant l’immortalité. Jean-Gabriel Ganascia établit un parallèle fort judicieux entre cette « douce » captivité et celle des utilisateurs de réseaux sociaux, prisonniers consentants d’écrans qui exaucent leurs désirs à l’instant et l’auteur rappelle la parole prophétique de Georges Bernanos qui voyait déjà dans la civilisation moderne « une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». Quand Hermès vient annoncer à Ulysse sa libération, le héros a déjà quitté la grotte. Ce désir de liberté fournit au livre sa première leçon. Il faut s’arracher aux fils d’actualité qui ne font que nous conforter dans nos propres opinions. Chez les Lotophages, le fruit du lotos procure le plaisir et l’oubli sans le moindre effort, au point que les marins qui y goûtent renoncent à rentrer chez eux. Ce fruit maléfique a pris aujourd’hui la forme des vidéos et des messages que TikTok ou Instagram calibrent pour chacun et que l’on « scrolle » sans fin.

Polyphème, le cyclope qui voit la vie sans relief, enferme Ulysse et ses hommes dans sa caverne, qu’il ferme d’un rocher impossible à déplacer. Les géants du numérique, explique Jean-Gabriel Ganascia, retiennent de même leurs utilisateurs dans leurs réseaux sociaux, et quand nous ne sommes pas dévorés, la sortie de la grotte se fait au prix de l’effacement complet de notre vie publique. Jean-Gabriel Ganascia retrouve en eux ceux que Giuliano Da Empoli appelle les prédateurs, dirigeants et entrepreneurs qui croient en la seule force et mesurent le monde à l’aune de la rentabilité. Cet isolement préfigure, selon l’auteur, la société atomisée que fabrique le profilage, où chacun reçoit les informations qui lui conviennent. Après le pillage de la ville des Kikones, Ulysse se flatte d’avoir partagé le butin avec équité, femmes comprises, sans exprimer le moindre remords. Les dirigeants du numérique tiennent le même discours de vertu, Google avec sa devise Don’t be evil, Elon Musk avec la liberté d’expression au nom de laquelle il abolit la vérification des faits. Souvenons-nous qu’à leur naissance, les réseaux sociaux promettaient du lien et une parole libre, si bien que chacun les applaudissait. Quelques années ont suffi pour en faire un déversoir de haine et de fausses nouvelles, devant lequel nous sommes tous démunis. Il est désormais impossible de s’échapper de la caverne de Polyphème.

le chant des sirènes

Circé, la déesse à voix humaine de l’Odyssée, experte en drogues et en poisons, annonce pour Jean-Gabriel Ganascia les agents conversationnels, eux aussi dotés d’une voix humaine. Elle change les compagnons d’Ulysse en pourceaux, comme les fausses images fabriquées par l’IA transforment n’importe qui en personnage infâme aux yeux de tous. Circé jette ensuite un second sort, plus discret. Une fois ses marins redevenus hommes, elle les comble pendant un an de bains et de festins, au point qu’ils oublient de rentrer chez eux. Sous leur figure humaine retrouvée, c’est désormais leur esprit qui se transforme en pourceau. Selon Jean-Gabriel Ganascia, les jeux vidéo et les réseaux sociaux agissent de la même façon. La dépendance qu’ils créent nous abêtit au sens propre, puisqu’elle prive l’homme de sa mémoire et de son désir de retour.

Le chant des sirènes promettait aux marins la richesse et le savoir. Celui des grands modèles de langage, qui écrivent, résument, traduisent et programment à la demande, délivre lycéens et étudiants de l’angoisse de la page blanche pour un prix modique ou nul. En réalité la facture se règle en données personnelles que nous cédons pour mieux nous abreuver de publicités, mais il y a plus grave encore : le danger atteint le cœur de notre intelligence, car la pensée s’élabore en écrivant. Une étude du MIT, que l’auteur rapporte en détail, l’a mesuré sur cinquante-quatre étudiants. Ceux qui rédigeaient avec ChatGPT, dont les électroencéphalogrammes montraient une connectivité cérébrale réduite, échouaient à citer une ligne de leur propre texte. Nous sommes donc à l’aube d’une société où l’on écrirait sans penser. Pour entendre le chant sans y céder, Ulysse se fait attacher au mât sur le conseil de Circé. L’étude donne raison à Homère, puisque les étudiants qui avaient d’abord écrit seuls tiraient ensuite meilleur parti de la machine.

Rester bouche bée

Cet ouvrage passionnant se referme sur une exhortation à garder les yeux ouverts devant les innovations et les prophéties d’apocalypse, plutôt que de rester bouche bée. L’auteur cite Jacques Derrida, pour qui le chaos grec désigne aussi la bouche ouverte, celle que la stupeur rend muette et celle qui appelle.

Jean-Gabriel Ganascia m’autorisera, je l’espère, à convoquer à mon tour un mythe absent de son livre, celui de Perceval, que Chrétien de Troyes a raconté à la fin du XIIᵉ siècle et qui dit le malheur de la bouche muette. Reçu chez le Roi Pêcheur, qu’une blessure empêche de chevaucher, le jeune Perceval voit passer une lance qui saigne, puis un graal dont la clarté fait pâlir les chandelles. Il voudrait demander pourquoi la lance saigne et qui l’on sert avec le graal. Il se tait, parce que son maître Gornemant de Goort lui a appris qu’un chevalier doit se garder de trop parler. Perceval applique ce code de chevalerie à une situation sans précédent, comme ces morales closes dont Jean-Gabriel Ganascia montre, après Henri Bergson, l’impuissance devant l’inédit. Au matin, le château est vide. Sa cousine lui apprend que sa question aurait guéri le roi et rendu la vie à sa terre, puis une demoiselle hideuse annonce les terres dévastées, les femmes veuves, les orphelines et les chevaliers morts. Tous ces maux, lui dit-elle, viendront de son silence.

La question que Perceval a gardée pour lui, Jean-Gabriel Ganascia la pose à sa manière lorsqu’il demande à qui servent ces machines et les récits qu’on en fait. En 2024, un professeur de Lausanne, Michael Wade, a conçu une horloge qui compte les années avant le règne des machines. La rentrée littéraire a demandé à des logiciels si une machine avait écrit un roman. Ces questions de date et d’auteur laissent en friche celle du graal. De ce silence viendra le chaos, que le livre décrit déjà, avec des démocraties minées par les fausses nouvelles et des États privés de leur souveraineté. La faute en incombera aux hommes, que Zeus, au premier chant de l’Odyssée, accusait déjà d’imputer aux dieux les malheurs nés de leurs propres erreurs. Pour qui connaît la valeur et l’intelligence des mythes, ce livre est extraordinaire. Grâce à Homère, il rend la parole à Perceval.

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Couverture de l'Odyssée du savoir. Tome 1

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