Néhémy Dahomey, L’ordre immuable des choses, Éditions du Seuil, 02/01/2026, 256 pages, 20€
Un enfant grandit sous la prière, la peur et les règles tacites : celles de l’école, du quartier, du corps. Puis surgissent les images — trop fortes, trop tôt — avant que les livres ne viennent offrir une autre sortie, plus lente, plus précise. Entre Port-au-Prince, les mythologies urbaines et le monde des arts, une voix avance à coups de souvenirs, d’essais et de colère, cherchant ce qui, dans le désordre intime, fait pourtant système. L’« ordre » n’explique pas tout, mais il imprime. Dans L’Ordre immuable des choses, Néhémy Dahomey livre un récit sensoriel, dense, qui fait sentir la chaleur, la peur, la honte et le désir d’une jeunesse haïtienne qui cherche sa propre voie.
Le temps des origines. Discipline et déraillement
Le récit s’ouvre sur une géographie de la surveillance stricte. D’un côté, l’Église de Dieu Saint-Temple des Oliviers, domaine de l’oncle pasteur, sature l’air d’injonctions divines ; de l’autre, l’école primaire, territoire de Madame Polo, figure d’une autorité implacable. Le roman restitue l’atmosphère étouffante de cette enfance encadrée, où la survie dépend de la capacité à lire les moindres signes d’humeur des adultes. Dans cet univers saturé d’interdits, le corps de l’enfant devient le premier lieu de trouble. Le narrateur décrit la naissance du désir non comme une libération immédiate, mais comme une irruption inquiétante, une « douce et mauvaise nouvelle avec laquelle je devrais vivre tout le reste de ma vie ».
Cette nouveauté physiologique fracture le réel. La salle de classe se dédouble dans l’esprit du garçon : l’élève modèle en apparence habite désormais une dimension parallèle peuplée de fantasmes, où l’imaginaire sert de refuge contre la rigueur du quotidien. L’amitié avec des figures comme Réginald Charlessaint structure cette micro-société enfantine où la loyauté se négocie et où les mensonges deviennent des outils de protection. Néhémy Dahomey capte avec justesse ce moment de bascule : l’individu naît précisément quand il apprend à habiter son propre secret.
Le temps des chocs. Quartier, images, croyances
Le texte élargit ensuite son champ de vision, passant de la chambre à la vaste rumeur de Cité Soleil. L’auteur cartographie ce territoire sans jamais tomber dans la facilité. Il y décrit une vie faite de débrouille et de légendes, comme celle des « trois bébés » maléfiques qui hanteraient la nuit, une « terreur légitime dans le noir » qui donne une forme concrète aux dangers invisibles du dehors.
Au cœur de cette section se loge un événement déterminant : la confrontation accidentelle, dans l’espace public, avec des images sexuelles explicites. Le narrateur ne vit pas cette découverte comme une curiosité satisfaite, mais comme un véritable choc physique. Cette intrusion visuelle déclenche une réaction en chaîne, depuis la fièvre qui cloue l’enfant au lit jusqu’à la réponse familiale, qui oscille entre médecine et rituel spirituel pour tenter de reprendre le contrôle sur ce qui leur échappe. Cette séquence illustre parfaitement la force du roman : montrer comment un fait intime percute les croyances collectives et oblige le sujet à se redéfinir face à l’autorité des pères et des dieux.
Le temps des devenirs. Lire, aimer, écrire
L’adolescence marque le temps des recompositions et du déplacement vers la rue d’Ennery et le lycée Toussaint Louverture. Le roman d’apprentissage prend ici un tournant résolument intellectuel. La découverte de L’Étranger de Camus n’est pas racontée comme un souvenir scolaire, mais comme une bouffée d’oxygène : face à la pression sociale et aux pulsions, la littérature offre une distance nécessaire, presque salvatrice. Néhémy Dahomey décrit la lecture comme une expérience totale, un engagement du corps autant que de l’esprit, permettant d’endosser de nouvelles identités, parfois subversives, empruntées à Sade ou aux penseurs de la liberté.
Les amitiés, notamment avec Ricardo Saint-Hilaire, deviennent des espaces de discussion passionnés où se mêlent le cinéma populaire, les théories politiques et une quête éperdue de sens. L’entrée dans l’âge adulte se fait aussi à travers le regard porté sur l’œuvre d’Éa Boulgov, cinéaste, dont le travail sur la violence et l’image fait écho aux propres interrogations du narrateur. Le texte tisse des liens étroits entre la vie vécue et la vie représentée sur écran. Finalement, l’écriture apparaît comme l’outil ultime de transformation. En convoquant la figure de l’écrivain Marc Exavier et l’esthétique de la spirale chère à Frankétienne, Néhémy Dahomey suggère que devenir soi exige de transformer la matière brute de l’expérience en une forme qui nous appartient. L’Ordre immuable des choses est le récit puissant d’une conscience qui se construit, jour après jour, en cherchant sa lumière propre.
Néhémy Dahomey dynamite les silences de l’enfance pour bâtir, sur les ruines de l’innocence, un chef-d’œuvre de fureur et d’intelligence qui vous brûle les