Perpignan, mai-juin 2026 : deux festivals, deux conceptions de la parole publique. Fin mai, le Palais des Congrès accueille un troisième Printemps de la Liberté d’Expression piloté par la municipalité Rassemblement national et Éric Naulleau, avec 95 % des invités qui appartiennent à la droite réactionnaire ou à l’extrême droite. Du 2 au 26 juin, Nostre Mar déploie sa cinquième édition antiraciste et méditerranéenne. Vingt-six rendez-vous au croisement de l’histoire savante, du cinéma engagé, de la photographie d’exil, de la pensée féministe et des fêtes populaires : la riposte par les œuvres.
Mémoires en partage : ouvrir le territoire
Le festival Nostre Mar s’ouvre par un geste de cartographie. Patrick Boucheron prononce sa conférence inaugurale Penser les Mémoires au Mémorial du camp de Rivesaltes le 2 juin ; le choix du lieu vaut programme. Rivesaltes, c’est le palimpseste sinistre de la France du XXᵉ siècle : républicains espagnols, Juifs internés sous Vichy, harkis abandonnés après 1962, indésirables d’hier et d’aujourd’hui. Faire ouvrir le festival par l’un des historiens français les plus lus, sur ce sol-là, c’est un acte symbolique. Les mémoires se pensent en situation, pas dans un studio télévisé.
Les jours qui suivent élargissent la focale. Mathieu Pernot expose L’Atlas en Mouvement à la Maison de la Catalanité ; sa photographie des exilés afghans fait événement dans le paysage documentaire français depuis deux décennies. SOS Méditerranée et Welcome 66 portent un ciné-débat le 5 juin au Clap’Ciné de Canet-en-Roussillon, autour de Tout va Bien de Thomas Ellis. Christopher Pereira accroche au Coworking Coffee ses Regards Photographiques méditerranéens. La mer devient objet politique avant d’être motif décoratif ; elle est ce que l’Europe abandonne, et que des associations locales s’obstinent à habiter.
Le 6 juin condense la dimension proprement perpignanaise du dispositif : conférence Inégalités et Discriminations à Perpignan avec David Giband, Dominique Sistach et Dominique Sopo, président de SOS Racisme. La parole se prend dans la ville où l’extrême droite gouverne, sur le sujet que la majorité municipale préfère évacuer. On notera la modestie du lieu, Le Nautilus, tiers-lieu autogéré : aucun palais des congrès, aucun protocole pompeux ; un travail réel.
La langue contre la confusion : pensées et littératures
Au cœur du festival, une séquence frappe par sa densité intellectuelle. David Dufresne, Mathieu Molard de StreetPress et Maïté Torres tiennent le 10 juin une conférence intitulée Liberté d’informer : un Combat Démocratique. Le titre est une réplique frontale à la captation orwellienne de l’expression « liberté d’expression » par la municipalité. David Dufresne revient le lendemain pour une rencontre littéraire autour de Remember Fessenheim, récit d’une pionnière de l’écoféminisme. Là où le Printemps de la Liberté d’Expression confond pluralisme et défilé d’opinionneurs, Nostre Mar oppose le journalisme d’enquête et la généalogie des combats féministes.
La séquence historique impressionne par son ambition. François Godicheau présente trois fois Guerre d’Espagne : la Démocratie Assassinée, à Narbonne, Perpignan, Port-Vendres : autant d’entrées sur un territoire transfrontalier qui porte encore la trace des républicains réfugiés en 1939. Pascal Blanchard et Benjamin Stora dialoguent le 18 juin sur France-Algérie : un passé qui ne passe pas ? : deux historiens majeurs de la question coloniale, dans une ville dont la municipalité honore régulièrement la nostalgie de l’Algérie française. Inès Medjkoune, jeune historienne, déplace la focale jusqu’à l’antiquité grecque pour interroger les représentations des Africains dans le monde méditerranéen ancien. La méthode est constante : désencombrer les imaginaires en les remettant dans leur épaisseur historique.
Le geste littéraire structure le reste. Carole Fillière et Juan-Francisco Ortiz redonnent voix à Federico García Lorca le 12 juin, poète fusillé par les phalangistes en août 1936 ; Abd Al Malik présente son film Furcy, Né libre sur le combat juridique de l’esclave réunionnais pour sa liberté ; Abdellah Taïa projette Cabo Negro, coorganisé avec le Centre LGBTQ+66 ; Abou Djaffar, spécialiste du contre-terrorisme, présente Le Jihadisme vu par ceux qui le combattent. L’éventail couvre la poésie andalouse, l’esclavage colonial, l’homosexualité maghrébine contemporaine, l’antiterrorisme de terrain. Aucune ligne idéologique uniforme ne s’impose ; une même exigence de précision.
Marion Jacquet-Vaillant tient le 17 juin une conférence dont l’intitulé sonne comme un manifeste : On ne naît pas d’extrême droite, on le devient. Sociologue spécialiste des droites radicales, elle nomme le sujet que la concurrence préférerait laisser dans le brouillard de l’opinion.
Joies en partage : fiertés, climats et résistances
Un festival politique se juge aussi à la place qu’il accorde à la joie. Le 13 juin, la Marche des Fiertés part de la Place Catalogne ; dans une ville dont la municipalité s’est illustrée par son hostilité au Centre LGBT+66, vandalisé à plusieurs reprises, le geste pèse. La Tarantelle Rebelle de Naples résonne le 8 juin sous la conduite de Jean-Louis Olive et du DJ Diego Armando : tradition populaire italienne convoquée comme énergie de résistance, sans pittoresque. Les soirées au Nautilus enchaînent les DJ sets de Raph Dumas, Mlle Caro, Pau Farinetes, JB Bassach, puis Tabasco Driver pour le Nostre Closing du 26 juin.
Le journal Libération apporte son Climat Libé Tour les 19 et 20 juin à la Maison de la Catalanité. Un événement habituellement réservé aux métropoles trouve ici une ville moyenne pionnière ; la conférence dialogue avec le travail des associations écologistes locales sur la mer en partage. Le même week-end, le GreenWashing Comedy Club déploie sa joute satirique contre l’écoblanchiment. La Convention des Afro-descendants des Pyrénées-Orientales organise un buffet sénégalais suivi du concert d’Amidon le 23 juin. La cuisine se mêle à la pensée ; l’atelier moussaka du Miam Collectif précède une rencontre littéraire avec Jean-Jacques Bedu pour L’Odyssée du Savoir. Hanna Assouline projette Résister pour la Paix avec les Guerrières de la Paix, qui rassemblent des femmes israéliennes et palestiniennes engagées dans le dialogue contre la logique d’anéantissement.
L’ensemble forme un rare modèle d’écosystème militant. Vingt-six rendez-vous, l’essentiel gratuit, organisés par SOS Racisme 66 avec l’appui du Département des Pyrénées-Orientales et de la Région Occitanie, et soutenus par un tissu associatif que la municipalité combat ouvertement : Centre LGBT+66, MRAP 66, Convention des Afro-descendants des PO, Welcome 66, SOS Méditerranée, Estrella Esportiva del Rosselló, IHS de la CGT, Vernet au Féminin, Les Guerrières de la Paix, La Dante Alighieri, Mare Nostrum. Trois librairies indépendantes relaient le programme (Torcatis, Oxymore, Labellis). Un quotidien régional, L’Indépendant, et deux médias nationaux, Libération et StreetPress, accompagnent. Le contraste avec la grand-messe d’auto-promotion du Palais des Congrès est saisissant : d’un côté, des polémistes professionnels payés pour entretenir l’effroi ; de l’autre, des chercheurs, des journalistes, des artistes, des associations bénévoles qui font le travail patient des œuvres.
La cinquième édition de Nostre Mar prouve qu’à Perpignan, l’extrême droite a un toit municipal, pas la ville. La culture vivante a choisi son camp ; les rendez-vous sont pris.
Le programme est à découvrir en suivant ce lien : Nostre Mar