Couverture magenta d’Olympia Press, essai sur l’édition érotique et les livres interdits
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Olympia Press : l’édition érotique contre la censure

Thibault Saillant, Olympia Press. Une avant-garde pornographique, L’Échappée, 20/03/2026, 320 pages, 24€

Un éditeur peut-il s’effacer de l’histoire qu’il a contribué à écrire ? Maurice Girodias publie Lolita quand l’édition américaine se dérobe, fait paraître Sade en anglais dans des versions intégrales, engloutit la manne dans un cabaret du Quartier latin, puis glisse hors de la mémoire des lettres françaises. Thibault Saillant exhume cette trajectoire depuis ses marges, archives inédites à l’appui, et restitue son épaisseur à une avant-garde tenue pour infréquentable. Olympia Press, fabrique clandestine de la modernité.

L'héritage et la fabrication de petits livres verts

Avant Olympia Press, il y a le père. Thibault Saillant ancre son récit dans une généalogie éditoriale : Jack Kahane, premier éditeur anglais de Henry Miller, lègue à son fils Maurice une maison, Obelisk Press, et un modèle, publier en France une littérature anglophone trop scandaleuse pour Londres et New York. L’historien affronte la part trouble sans détour. Né Kahane, l’éditeur troque son patronyme contre celui, maternel, de Girodias à l’automne 1940, lorsque Vichy promulgue ses premières lois antisémites ; ses éditions du Chêne accueillent alors deux brûlots accordés à l’esprit de l’occupant, dont une charge antisémite contre André Maurois. Que le futur pourfendeur de la censure ait pu, en 1942, préconiser l’interdiction des publications jugées dégradantes, inutiles ou sans intérêt actuel, voilà une ironie que Thibault Saillant expose sans la dissoudre ; cette probité documentaire est l’un des nerfs du livre.

Le 25 mars 1953, Maurice Girodias inscrit The Olympia Press au registre du commerce. Le nom salue le nu de Manet, scandale du Salon de 1865, et conserve les initiales paternelles. Restait à trouver des auteurs et un public. Le public, ce sont les GI’s désœuvrés et les touristes anglophones du Paris d’après-guerre ; les auteurs, cette bohème d’expatriés de la revue Merlin, vétérans nourris au GI Bill, l’Écossais Alexander Trocchi en tête, qui se baptiseront eux-mêmes d.b. writers, écrivains de dirty books. Maurice Girodias bâtit une mécanique digne de la littérature industrielle au sens de Sainte-Beuve : un catalogue de résumés de livres non encore écrits, lancé pour récolter les précommandes, puis des manuscrits de deux cents pages livrés contre cinq cents dollars, avec leur quota de scènes explicites. Terry Southern se souvient d’un éditeur qui comptait les actes et les hiérarchisait. L’aventure, Thibault Saillant y insiste, fut collective : autour de l’éditeur gravitent traducteurs, secrétaires, écrivains de commande, lecteurs-contrebandiers et éditeurs pirates, dont l’action conjuguée portera l’influence de la maison bien au-delà de ses tirages. De cette chaîne de petits livres verts sortiront pourtant quelques-uns des textes appelés à rouvrir l’espace des lettres anglophones.

Lolita, La Grande Séverine et l'économie du scandale

Au printemps 1955, un manuscrit refusé par l’édition new-yorkaise atterrit sur le bureau de Maurice Girodias : la confession d’un certain Humbert Humbert, prédateur d’une enfant de douze ans, signée Vladimir Nabokov. L’éditeur referme le livre avec une conviction qu’il consigne aussitôt : “le destin m’a apporté une merveille”. La suite tient du malentendu fécond. Vladimir Nabokov tient à un livre sérieux et redoute le succès de scandale, qu’il récusera publiquement ; Maurice Girodias, lui, vit du scandale et tarde à payer. Thibault Saillant suit au plus près cette mésalliance, jusqu’à l’étincelle venue d’Angleterre : en décembre 1955, Graham Greene range Lolita parmi les meilleurs livres de l’année dans le Sunday Times, l’éditorialiste John Gordon réplique par l’anathème, et la polémique transforme un premier tirage parisien de cinq mille exemplaires en affaire internationale. Le roman deviendra un étalon pour jauger les interdits de l’époque.

L’argent du chef-d’œuvre, Maurice Girodias le convertit en pierres et en nuits blanches. À l’automne 1957, il transporte Olympia Press au 7 de la rue Saint-Séverin, dans une bâtisse du XVIIe siècle aux caves romanes ; deux ans plus tard, il y inaugure la Grande Séverine, restaurant-cabaret de sept salles, salle aux tarots et jardin d’hiver compris, où les soupers dansants se prolongent jusqu’à deux heures du matin, au son du jazz, du blues et des negro spirituals. Lointain ancêtre du Chat-Noir de Rodolphe Salis,  éditeur le jour, cabaretier la nuit : l’homme a failli baptiser le lieu Chez Lolita avant d’engloutir dans le dancing la quasi-totalité des royalties qu’Olympia Press avait touchées sur les ventes de Lolita. On touche là, à mon sens, le cœur tragicomique du personnage, ce mélange de flair éditorial et de prodigalité suicidaire que Thibault Saillant restitue sans complaisance.

Le nouveau monde et le roi défait de la liberté

Interdit d’exercice par la justice française, Maurice Girodias transporte son épopée à New York, puis à Amsterdam, Milan, Francfort, Londres. Le paradoxe que sonde Thibault Saillant dans la dernière partie est cruel, et c’est lui qui  fait la valeur du livre : l’homme qui a aidé à faire sauter les verrous de la censure se révèle incapable d’habiter la liberté qu’il a contribué à conquérir. L’assouplissement des législations et le reflux de la censure banalisent la transgression dont il vivait ; la concurrence des pirates et un marché qu’il a ouvert sans pouvoir le tenir achèvent de le déborder. Son Olympia Press new-yorkais croise la route de Valerie Solanas : après que cette dernière a tiré sur Andy Warhol, le 3 juin 1968, l’éditeur fait paraître deux mois plus tard le SCUM Manifesto, qu’il précède d’une préface mettant à distance les thèses de l’autrice. La maison s’aventure ensuite contre l’Église de scientologie en publiant un transfuge, et déclenche une contre-offensive de sabotage digne d’un roman d’espionnage : faux article du Times, fausse lettre à en-tête d’Olympia Press adressée à près de cinq mille librairies, lettres anonymes aux autorités.

Tout finit par se déliter. Une fiction d’anticipation où Henry Kissinger accède à la présidence des États-Unis, une arrestation pour possession de marijuana à Newark que l’éditeur impute à une conspiration, et la carrière éditoriale de Maurice Girodias s’achève en 1975. Reste l’écrivain. Ses mémoires, accueillies avec éloges, le conduisent jusqu’au plateau de Bernard Pivot ; les compromissions de l’Occupation, sourcées par l’historien Pascal Fouché, rattrapent au même moment sa réputation. Le 3 juillet 1990, Maurice Girodias meurt d’un infarctus en enregistrant un entretien à la radio, alors qu’il se préparait, une fois encore, à affronter le succès. Dans Le Monde, Nicole Zand salue “le plus célèbre des inconnus”. Trente ans plus tard, Patrick Modiano confiait dans La Danseuse avoir débuté, adolescent, en étoffant un manuscrit érotique commandé par l’éditeur, au temps de la Grande Séverine. Qu’un futur prix Nobel doive ses premières pages à la fabrique des petits livres verts, voilà l’image par laquelle Thibault Saillant rend enfin à Maurice Girodias sa juste place : celle d’un passeur décisif des lettres anglophones du XXe siècle.

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