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Penser comme Poutine : piège intellectuel ou stratégie politique ?

Wiktor Stoczkowski, Penser comme Poutine, Les Éditions du Cerf, 08/01/2026, 320 pages, 21,90€

Et si la plus grande victoire de Vladimir Poutine ne se jouait pas dans les tranchées du Donbass, mais dans le confort de nos propres renoncements ? Avec Penser comme Poutine, Wiktor Stoczkowski signe l’autopsie vertigineuse d’une étrange déroute française. Des salons feutrés de la diplomatie « réaliste » incarnée par Hubert Védrine aux compromissions idéologiques du Rassemblement National, en passant par le séisme du basculement américain, l’anthropologue déchire le voile sur un tabou : ce n’est pas tant l’argent russe qui achète nos élites que leur propre démission morale. Une enquête implacable sur la mécanique de la soumission, qui résonne comme l’ultime avertissement pour des démocraties tentées par le suicide.

Le paradoxe du « réalisme » français

Wiktor Stoczkowski ouvre son enquête par un constat saisissant, celui d’une dissonance cognitive qui fracture le paysage intellectuel français depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Alors que les chars russes violaient les frontières d’un État souverain, une partie des élites politiques et médiatiques de l’Hexagone s’employait à relayer, avec une constance troublante, les éléments de langage forgés dans les officines du Kremlin. L’anthropologue, coutumier de l’étude des savoirs et des croyances, identifie ici un phénomène qui dépasse la simple erreur d’appréciation : la constitution d’une doctrine « poutino-compatible » structurée, cohérente, imperméable aux faits.

L’auteur déploie une méthodologie rigoureuse pour sonder cette étrange fascination. Il traite ces discours non comme des aberrations isolées, mais comme les symptômes d’une vision du monde alternative où la causalité se trouve inversée. Dans cette cosmogonie déformée, l’agressé porte la responsabilité de son malheur, l’OTAN devient une force d’encerclement hostile et l’Ukraine se réduit à une marionnette agitée par un « État profond » américain. Wiktor Stoczkowski refuse la facilité qui consisterait à traiter ces positions par le mépris ; il les prend au sérieux, les dissèque comme des objets culturels autonomes, révélant la puissance d’une machine cognitive capable de transformer des esprits rationnels en relais involontaires d’une tyrannie étrangère.

Hubert Védrine ou la faillite de la realpolitik

Au cœur de cette analyse figure la figure tutélaire d’Hubert Védrine, dont Wiktor Stoczkowski fait l’archétype d’une pensée « gaullo-mitterrandienne » parvenue à son point d’épuisement. L’ancien ministre des Affaires étrangères incarne, sous la plume de l’auteur, cette illusion tenace que l’on nomme l’effet de miroir. Les « réalistes » autoproclamés projettent leur propre rationalité diplomatique sur un régime dont les logiques profondes – impériales, coloniales, messianiques – leur échappent totalement. Ils imaginent Vladimir Poutine en patriote rationnel, soucieux des seuls intérêts de sécurité de la Russie, là où le maître du Kremlin poursuit une chimère de restauration impériale indifférente au coût humain et économique.

L’ouvrage déconstruit avec une précision implacable l’argumentaire historique sur lequel repose cette indulgence coupable. Le mythe de la promesse faite à Gorbatchev de ne pas élargir l’OTAN, l’humiliation supposée de la Russie dans les années 1990, ou encore la responsabilité occidentale dans la radicalisation du régime russe s’effondrent face à l’examen des archives et des faits. Wiktor Stoczkowski montre comment cette grille de lecture, obsédée par la puissance américaine et nostalgique d’un équilibre des forces révolu, conduit à une forme d’aveuglement volontaire. En voulant à tout prix voir dans la Russie un contrepoids nécessaire à l’hégémonie d’outre-Atlantique, ces héritiers d’une diplomatie d’équilibre finissent par valider les violences d’un État prédateur.

L’Archipel de la soumission : économie, Trump et la contagion autoritaire

C’est ici que l’ouvrage prend toute son ampleur, dépassant le seul cadre hexagonal pour dresser la cartographie mondiale de la capitulation. Wiktor Stoczkowski identifie une mécanique universelle : la « soumission intellectuelle ». Elle constitue la racine commune aux trois formes d’allégeance qui minent l’Occident.

La soumission économique apparaît d’abord, incarnée par l’addiction aux hydrocarbures et l’obstination des entreprises (telles que TotalEnergies ou le groupe Mulliez) à maintenir leurs positions en Russie. Cette avidité, justifiée par le dogme du « changement par le commerce », a fini par financer l’effort de guerre russe, transformant les fleurons de l’industrie occidentale en sponsors involontaires de la destruction de l’Ukraine.

La soumission politique, elle, trouve sa forme la plus spectaculaire et inquiétante outre-Atlantique. L’analyse du basculement du Parti républicain américain révèle une convergence stupéfiante. Donald Trump et son vice-président J.D. Vance reprennent désormais mot pour mot la grammaire du Kremlin, dénonçant une Ukraine corrompue et une Europe décadente. Ce ralliement de la première démocratie mondiale aux thèses de l’agresseur marque un séisme géopolitique : les démocraties se retrouvent orphelines, confrontées à une Internationale autoritaire où Washington risque de rejoindre l’axe Moscou-Pékin dans une détestation commune du droit international.

Ces démissions s’enracinent toutes dans la défaite de la pensée : accepter la vision du monde de l’autre, c’est déjà accepter sa domination.

L’Imposture patriote : le RN, de la corruption à la vassalité volontaire

L’enquête atteint une intensité critique redoutable lorsqu’elle se tourne vers le cas clinique du Rassemblement National et de la nébuleuse qui gravite autour de Marine Le Pen. Wiktor Stoczkowski y dissipe les écrans de fumée déployés pour masquer la nature des liens avec Moscou. La focalisation médiatique habituelle sur le fameux prêt de la First Czech Russian Bank en 2014, ou sur les soupçons de « valises de billets », constitue l’arbre qui cache la forêt. L’auteur établit une distinction cruciale entre corruption financière et soumission intellectuelle, démontrant que la seconde représente un danger infiniment plus grave que la première pour la démocratie.

L’ouvrage pulvérise la défense classique du RN, qui invoque une nécessité de trésorerie face à l’ostracisme bancaire français. En réalité, le parti à la flamme n’a nul besoin d’être acheté pour servir les intérêts du Kremlin, car il a déjà capitulé en esprit. Des cadres comme Thierry Mariani ou Jean-Luc Schaffhauser ont opéré une conversion idéologique totale qui les rend perméables à la vision du monde poutinienne. Cette soumission intellectuelle précède et facilite la transaction financière. En reprenant systématiquement les éléments de langage de l’agresseur – qualifiant la révolution de Maïdan de « putsch », validant les référendums fantoches en Crimée, dénonçant une « hystérie antirusse » – ces élus français se transforment en courroies de transmission organiques d’une puissance hostile. Ils agissent par conviction, adhérant au modèle autoritaire russe qu’ils fantasment comme l’ultime rempart contre la décadence occidentale.

Wiktor Stoczkowski qualifie cette posture d’imposture patriotique absolue. Tandis qu’ils prétendent défendre la souveraineté de la France, ces « réalistes » d’opérette se font les chantres d’une doctrine internationale fondée sur le droit du plus fort, celle-là même qui menace directement la sécurité du continent européen. En choisissant de penser comme Poutine, ils renoncent à penser en Français libres, préférant le confort de la servitude volontaire à l’exigence de la vérité. C’est là que réside la véritable trahison : avoir laissé une dictature étrangère coloniser l’imaginaire politique d’un parti qui aspire à gouverner la France.

La nature coloniale de l’impérialisme russe

Le dernier mouvement de l’ouvrage élargit la focale pour interroger la nature même du régime russe, dimension que l’Occident persiste à ignorer. Wiktor Stoczkowski rappelle avec force que la Fédération de Russie demeure un empire colonial, le dernier de son espèce en Europe, dont la survie dépend d’une expansion continue et de l’asservissement de ses périphéries. La guerre en Ukraine prend alors son véritable sens : il s’agit d’une guerre de reconquête coloniale visant l’effacement pur et simple d’une nation. La terminologie de la « dénazification » employée par Moscou masque à peine un projet de « désukrainisation », une négation radicale de l’identité ukrainienne.

L’auteur souligne l’urgence d’un réarmement intellectuel. La guerre hybride menée par la Russie vise avant tout les consciences, exploitant le relativisme moral et la fatigue démocratique des sociétés occidentales. Face à un adversaire qui considère la vérité comme une simple variable d’ajustement, la résistance exige une clarté conceptuelle absolue. Penser comme Poutine agit comme un antidote puissant contre la désinformation, rappelant que la défense de la démocratie commence par la capacité à nommer correctement le réel, à distinguer l’agresseur de l’agressé, et à reconnaître dans le projet impérial russe une menace existentielle pour l’ordre juridique et moral européen.

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