Mildred Simantov, Plage arrière, Les Corps Conducteurs, 11/03/2026, 192 pages, 19€
Un homme refuse de suivre le cercueil de celle qu’il aime. Yvon se définit comme un collectionneur, quelqu’un qui ne jette rien et veut tout garder ; alors, quand Alice meurt, après l’hôpital et huit jours de juin passés dans le froid d’une chambre mortuaire, il s’obstine à retenir ce qui reste d’elle, son visage sur l’écran du téléphone, ses paroles, ses théories saugrenues. Mildred Simantov publie, chez Les Corps Conducteurs, le récit d’un deuil que les vivants voudraient faire taire, et qui ne consent à aucune clôture.
Le narrateur s’appelle Yvon Honigman et parle au présent, d’une voix frontale et proliférante, qui juxtapose l’inventaire, la notation triviale et de longues périodes emportées. Le livre avance par fragments brefs, par retours et reprises, jusqu’aux scènes d’enfance et d’origine, plutôt qu’en ligne droite ; cette construction en panneaux successifs épouse le mouvement d’une mémoire qui ne se range pas. Alice débitait des théories cocasses, sur les accents, sur les corps, sur les morts qui en sauraient plus long que les vivants ; le récit hérite de cette manie de l’inventaire et la convertit en méthode. Les objets de l’été ordinaire, parasols, crèmes solaires, sucreries d’aire d’autoroute, nattes de plage, y pèsent autant que le cercueil, et c’est par une attention têtue au matériel que le chagrin trouve, obliquement, à se dire.
Reste le motif qui donne son titre au volume. La plage arrière, dans une voiture, désigne ce recoin anonyme, dépourvu de récit propre, où l’on dépose ce qu’on ne sait pas garder ; l’arrière d’une plage, c’est la zone où le baigneur se défait du sable et se rhabille dans l’inconfort du sel. Mildred Simantov fait dialoguer ces deux envers et superpose le rivage et le cimetière, les serviettes-éponges et les pierres tombales. Le deuil devient une géographie qu’on arpente et où l’on s’égare. Le procédé pourrait tourner au système. Il reste vif parce que Mildred Simantov traite la chair en paléontologue, avec le regard que le livre porte sur les fossiles et l’anatomie comparée, et qu’elle désamorce ce savoir d’un humour très noir, qui épargne au lecteur tout apitoiement.
Sous la drôlerie affleure une thèse plus dure, et c’est elle qui hante le livre. Les vivants autour de Yvon incarnent la norme qui somme l’endeuillé de redevenir présentable, de distribuer sur tout une affection vague pour s’épargner la douleur. Son personnage oppose à cette injonction une obstination superbe, une tendresse qui refuse le verdict ; aimer, chez lui, relève de l’insoumission. J’ai peu lu de textes capables de se tenir aussi longtemps à l’endroit instable où la farce empêche le désespoir de se figer. Plus tard, une résidence d’artistes sur une île grecque déplace l’épreuve sans la résoudre : le dispositif, avec ses bienfaiteurs, ses touristes et son bus qui ne fait jamais vraiment le tour de l’île, met l’artiste en demeure de produire au milieu d’une précarité insulaire, et prolonge la comédie grinçante où l’humanité s’affaire pendant que l’essentiel se joue ailleurs.
On songe à Samuel Beckett pour cette façon de tenir le burlesque au plus près du corps qui se défait, sans que l’écho suffise à réduire Mildred Simantov à une filiation : sa voix est franche et neuve. Vers la fin, le livre ménage une éclaircie, une douceur inattendue qui ne referme rien mais allège tout. À mon sens, sa réussite tient à ce dosage rare de dérision et de dévotion, qui transfigure le banal en élégie sans hausser le ton. Voilà un roman qui affronte la mort par ses effets les plus concrets, le froid, le sel, les objets de l’été ; Plage arrière compte parmi ces œuvres qui changent, une fois la dernière page tournée, notre façon de tenir debout.