Denis Kambouchner, Des enfants instruits, Les Belles Lettres, 16/01/2026, 264 pages, 17,50€.
Que reste-t-il de l’école quand le désir d’apprendre s’éteint, que la culture se trouve frappée de suspicion et que l’enseignant voit sa parole contestée jusque dans son droit à exister ? Denis Kambouchner rassemble plus d’une décennie de réflexions pour remonter aux racines intellectuelles du marasme éducatif français. De Bourdieu à Samuel Paty, de la critique néolibérale à l’offensive décoloniale, Des enfants instruits affronte les controverses les plus vives de notre temps et dessine les conditions d’un humanisme enseignant à reconstruire.
Le désir en ruine, la culture en procès
Le constat inaugural est rude. Dans de nombreux collèges, les élèves “campent dans le rejet de la situation d’enseignement et dans le défi à toute espèce d’autorité, transformant les classes en arènes où le jeu consiste à pousser le professeur à bout”. Ceux que la violence épargne cultivent un “scepticisme désenchanté” : on travaille à l’économie, en attendant que le destin social tranche. Denis Kambouchner reprend alors la thèse de Marcel Gauchet sur la “détraditionalisation“ qui aurait ruiné le désir de savoir, pour en déplacer le centre de gravité : ce qui a disparu, c’est un certain mode du désir d’apprendre, celui qui se vivait comme demande de transmission. Et Gauchet lui-même posait la condition d’une refondation : “Si l’on veut vraiment préserver la possibilité d’éduquer, il faudra bien arriver à un consensus social sur ce que veut dire apprendre”.
Mais cette refondation se heurte à un obstacle que Denis Kambouchner identifie comme décisif : l’héritage de Pierre Bourdieu. En nommant “culture légitime” ce que l’école transmet, la sociologie critique a produit un effet massif de “délégitimation”, car “il suffit de nommer “légitime” la culture vers laquelle un système scolaire oriente ses jeunes sujets pour la frapper d’une forme d’illégitimité”. L’analyse est ferme sans être expéditive. Le philosophe reconnaît la vigueur “opportune” de la critique bourdieusienne dans les années 1960-1970, tout en montrant comment la vulgate qui en a découlé a inhibé “tout jugement de valeur culturelle émis dans le cadre scolaire”. Il cherche ici à “sortir de l’âge du soupçon”, selon sa propre formule, qui donne à cette section du livre son énergie polémique.
Le sujet néolibéral et la question républicaine
L’un des gestes les plus ambitieux de l’ouvrage consiste à relier cette crise culturelle à la transformation néolibérale de l’éducation. Denis Kambouchner détaille un programme où l’école devient marché, l’enseignant prestataire soumis à une “stricte obligation de résultats”, et l’élève entrepreneur de son propre parcours, occupé à enrichir son “portefeuille de compétences” exactement comme le salarié veille à “renforcer sa propre employabilité”. Le rapprochement le plus saisissant passe par l’histoire de la philosophie : l’auteur retrouve dans l’idéal néolibéral d’efficacité maximale et d’adaptation permanente une lointaine parenté avec le sage stoïcien, puis avec le sujet spinoziste qui s’efforce d’“agir et pâtir d’un plus grand nombre de manières à la fois”. Parenté trompeuse, précise-t-il aussitôt : chez les Anciens et chez Spinoza, l’efficacité supposait la “méditation continuelle et l’assimilation intégrale d’une vérité proprement philosophique”. Le programme néolibéral, lui, “exclut par définition cette dimension de culture substantielle”, parce qu’elle engendrerait une “disposition critique” dont il ne saurait s’accommoder.
L’ouvrage gagne encore en tension lorsqu’il aborde les zones les plus sensibles du débat public. Le chapitre consacré au rapport Obin (2004) détaille comment, dans les quartiers de relégation, une “contre-culture à base confessionnelle” s’est installée dans les établissements scolaires, contestant calendrier, enseignement de l’histoire, biologie, activités artistiques. Denis Kambouchner refuse de séparer cette contestation de ses causes socio-économiques : “si “l’école de la République” rencontre de telles difficultés, ces difficultés tiennent en premier lieu au fait que des populations entières vivent dans des conditions physiques et morales indignes de la République”. L’assassinat de Samuel Paty, en octobre 2020, constitue le point de bascule vers le chapitre sur “Faire des républicains”. Denis Kambouchner y interroge avec une prudence délibérée la reprise par Emmanuel Macron de la formule de Ferdinand Buisson, “faire des républicains”, “c’était le combat de Samuel Paty”, puis rouvre la question : que peut signifier, dans l’école d’aujourd’hui, cet idéal forgé aux débuts de la Troisième République ?
Défendre les classiques, reconquérir le temps
Le livre affronte aussi la remise en question des humanités venue du monde anglo-saxon. Denis Kambouchner consacre des pages précises à Dan-el Padilla Peralta, ce classiciste de Princeton pour qui le champ des études gréco-latines serait “à parts égales vampire et cannibale”. La réponse du philosophe passe par une histoire longue de la tradition moderne, de Veblen à Simmel, qui replace le débat dans sa profondeur réelle. C’est dans cette perspective que prend tout son sens la méditation finale sur “Les deux temps de la culture” : le temps qu’elle exige (le loisir, l’otium antique, désormais dévoré par la connexion permanente) et le temps qu’elle délivre (l’expérience du passé comme élargissement de la conscience). Denis Kambouchner convoque Proust évoquant dans Racine ou Saint-Simon ces “belles formes de langage abolies, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble”, pour conclure que “l’urgence va toujours s’accentuant de reconquérir un temps, le temps de la culture, pour réapprendre l’autre, celui de l’humanité”.
Le programme de reconstruction tient en un mot qu’Érasme employait pour le précepteur : repuerescere, “non pas refaire l’enfant, mais retrouver en soi la part d’enfance”, condition pour que le maître soit aimé de son élève. L’auteur y arrime la triade de l’humanisme renaissant : eruditio, charitas, unitas hominum. L’édifice intellectuel est impressionnant, et sa cohérence interne, qui va des stoïciens à Gauchet en passant par Érasme et Bourdieu, constitue l’apport propre de l’ouvrage. Il reste que le philosophe qui exige de “sortir de l’âge du soupçon” parie sur un “consensus social” dont il montre lui-même, chapitre après chapitre, qu’il est devenu introuvable : entre séparatismes confessionnels, délégitimation sociologique et démantèlement néolibéral, les conditions de ce consensus semblent s’éloigner à mesure que l’analyse les éclaire. La défense des classiques, si solidement argumentée soit-elle contre Padilla Peralta, n’indique guère par quelles médiations institutionnelles concrètes, quels dispositifs de formation, quel financement structurel, l’humanisme renaissant pourrait redevenir opérant dans un collège de Seine-Saint-Denis.
Denis Kambouchner, qui invite à “économiser le pathos et les formules convenues”, a la probité de laisser ces questions ouvertes. C’est à la fois la limite et l’honnêteté d’un livre qui préfère la clarification des principes à l’illusion d’un programme clé en main. Par l’ampleur de son parcours intellectuel, la rigueur de ses analyses et la générosité d’une pensée qui refuse d’abandonner l’école à ses fossoyeurs, Des enfants instruits s’impose comme l’un des essais les plus nécessaires que la question éducative ait suscités en France depuis des décennies.