Clarisse Gorokhoff, Femmes tout au bord, Actes Sud, 08/01/26, 240 pages, 20€
Qu’est-ce qu’un bord ? Une ligne où tout bascule, un seuil qu’on habite sans jamais le franchir tout à fait. Clarisse Gorokhoff a fait de ce territoire son domaine depuis De la bombe et Casse-gueule ; avec Femmes tout au bord, elle y installe deux femmes que tout sépare, sauf l’essentiel : l’une va mourir, l’autre refuse de vivre à moitié. Entre Faye, proviseure américaine atteinte d’un cancer, et Anouk, jeune Française échouée à New York après un amour ravagé, naît une correspondance secrète. Quatre mois d’emails qui tissent une alliance improbable, une filiation choisie contre le sang et la géographie.
L'invention d'une sœur
Le roman s’ouvre sur un avion qui descend vers Albuquerque. Anouk se rend chez une morte, ou plutôt chez son veuf : Faye Steiner a choisi de partir « dignement ». Entre les deux femmes, jamais de rencontre physique ; seulement des mots échangés chaque jour, et ce lien mystérieux qui les a rapprochées alors qu’elles n’avaient aucune raison de se connaître. Clarisse Gorokhoff pose d’emblée l’énigme qui irrigue tout le récit : pourquoi écrit-on à une inconnue ce qu’on ne dit pas à ceux qui partagent notre lit, notre table, notre nom ?
La structure chorale du roman (chaque chapitre porte le prénom de sa narratrice, parfois une date) permet à l’autrice de déployer deux régimes de parole. Faye confie à Anouk ce qu’elle a toujours tu : « J’ai passé ma vie à éviter les confidences. Aujourd’hui je sens que je ne peux plus tricher ». Sa voix est celle d’une femme qui fait le bilan, non pas dans l’apitoiement, mais dans une lucidité tranchante sur ce qu’elle a vécu, subi, désiré. De l’autre côté, Anouk fouille : la maison, les tiroirs, la cabane au fond du champ que Faye appelait sa « soukka », ce mot hébreu désignant un refuge précaire. Elle cherche Paul, le fils de Faye, l’homme qui l’a quittée sans un mot. Mais très vite, sa quête la conduit ailleurs, vers des secrets qu’elle n’avait pas anticipés.
Clarisse Gorokhoff excelle à créer cette tension entre ce qui se dit et ce qui se tait. Les emails de Faye dévoilent par strates, par cercles concentriques, une histoire ancienne dont le prénom revient comme un leitmotiv : Dahlia. Une femme entrée dans sa vie des années plus tôt, qui a tout bouleversé. L’autrice refuse le récit linéaire de cette passion ; elle procède par fragments, allusions, retours en arrière, comme si Faye elle-même peinait à ordonner ce qu’elle a vécu. Le lecteur reconstitue un puzzle dont plusieurs pièces restent volontairement absentes.
Le corps qui lâche, la parole qui tient
L’un des tours de force du roman tient dans sa manière d’écrire la maladie. Clarisse Gorokhoff évite le pathos comme la froideur clinique. Elle capte les gestes minuscules qui disent l’effondrement : enfiler un pull devient une épreuve, taper un code de carte bancaire un calvaire, se garer au supermarché une humiliation. Faye observe son propre corps avec un mélange de rage et de détachement : « Je ne suis plus la chérie de personne, mais l’hôte d’une bête vorace ». Cette métaphore du parasite traverse le texte, mais sans jamais verser dans le misérabilisme. Faye garde son ironie, son mordant, sa capacité à renvoyer dans les cordes ceux qui voudraient la plaindre.
Face à elle, Jack, le mari cancérologue, incarne une forme de présence absente. Il a passé sa vie à soigner les autres ; confronté à la maladie de sa femme, il oscille entre hyperactivité médicale et fuite dans les « courses qui s’éternisent ». Clarisse Gorokhoff dessine avec finesse ce couple usé, où l’amour a pris la forme d’une cohabitation polie. Faye l’a aimé « comme on fait un pari sans trop y croire » ; elle reconnaît qu’il lui a toujours tendu la main, pardonné, mais elle sait aussi qu’il l’a aimée « à bonne distance », « fasciné, mais derrière la barrière de sécurité ». Cette lucidité sans amertume donne au personnage une profondeur rare.
La correspondance avec Anouk devient alors le lieu où Faye existe pleinement. Non pas la mère, l’épouse, la proviseure, mais une femme qui se raconte enfin à quelqu’un capable d’entendre. « Qu’est-ce qu’on confie à quelqu’un qu’on n’a jamais vu ? », demande Jack. « Parfois plus qu’à ceux qu’on voit tous les jours », répond Anouk. L’écriture épistolaire fonctionne ici comme un miroir déformant : chacune projette sur l’autre ce qu’elle cherche, ce qu’elle fuit, ce qu’elle a perdu.
Transmission et lignée brisée
Sous l’enquête d’Anouk sur le passé de Faye court une autre quête, plus souterraine. La jeune femme a perdu sa mère très jeune, « si belle, si fragile… Tout au bord ». Ce deuil inaugural, jamais élaboré, resurgit dans le désert du Nouveau-Mexique avec une violence inattendue. Les cauchemars d’Anouk, ses réveils en sursaut, sa fascination pour les falaises et le vertige dessinent le portrait d’une femme hantée par un fantôme qu’elle refuse de nommer. Clarisse Gorokhoff tisse ainsi une réflexion sur la transmission féminine, ses ruptures, ses reconstructions possibles.
Le livre de Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, circule entre les personnages comme un talisman. Offert jadis à Faye par celle qui a bouleversé sa vie, il attend Anouk sur les étagères de la casita. Ce texte culte des années 1990, qui invite les femmes à retrouver leur « nature sauvage », fonctionne dans le roman comme un fil rouge et un programme : être une louve, c’est accepter de courir au bord du précipice, de mordre la vie sans garantie de retour.
La dédicace du roman (« À ma mère, Pascaline. À ma tante, Pauline. À mes sœurs, Juliette et Jeanne. À mes nièces, Nour et Romy. À mes grands-mères, Marie-Christine et Nina. Et, bien sûr, à Norma ») énumère exclusivement des prénoms féminins, traçant une lignée que le récit prolonge et interroge. Clarisse Gorokhoff suggère que les femmes se transmettent quelque chose par-delà la mort : des secrets, des blessures, mais aussi une force, une capacité à tenir debout dans le chaos. Faye l’écrit à Anouk : « La douleur ne tue pas, mais elle creuse. Et on peut en faire quelque chose ».
L'ombre portée de Paul
Il serait injuste de réduire Femmes tout au bord à un récit de femmes entre elles. Paul, le fils de Faye et l’amant perdu d’Anouk, hante le texte de son absence. Musicien, insaisissable, capable de transformer « un cœur lourd comme du plomb en plume, avant de souffler dessus », il est le point aveugle autour duquel tout gravite. Pourquoi a-t-il disparu de la vie d’Anouk du jour au lendemain ? Pourquoi Faye évoque-t-elle, dans ses emails, une « zone d’ombre impénétrable » chez son fils cadet ?
Clarisse Gorokhoff dissémine des indices, des documents troublants qu’Anouk découvre au fil de son séjour. Le roman prend alors des allures d’enquête, sans jamais basculer dans le thriller. L’autrice préfère le trouble à la révélation, le mystère maintenu à la résolution spectaculaire. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont les familles enfouissent leurs drames, dont les silences se transmettent de génération en génération, dont un secret peut façonner une existence sans jamais être formulé.
La confrontation entre Anouk et Evan, le frère aîné de Paul, cristallise cette tension. Quelques répliques acides, un regard « précis comme un laser », et l’on comprend que la famille Steiner recèle des fractures plus profondes que le deuil récent. Clarisse Gorokhoff esquisse ces fissures sans les expliciter ; elle fait confiance au lecteur pour percevoir ce qui se joue sous les mots.
Mourir comme on choisit de vivre
Le roman aborde frontalement la question du suicide assisté, dans un cadre légal. Faye refuse l’acharnement, les protocoles expérimentaux, la lente dégradation. Elle veut « partir en reine », selon l’expression de Griselda, son aide-ménagère mexicaine. Cette revendication d’une mort digne traverse le texte sans jamais devenir un plaidoyer. Clarisse Gorokhoff montre les résistances (Jack qui fuit, Griselda qui supplie, les fils qui voudraient que leur mère « se batte »), mais elle donne surtout à entendre la voix de Faye, sa colère froide contre ceux qui confondent courage et survie à tout prix.
L’autrice sait que ce sujet divise ; elle choisit de l’incarner plutôt que de le trancher. Faye trie ses vêtements, rédige ses adieux, organise chaque détail avec la méticulosité d’une proviseure préparant la rentrée. Cette précision maniaque dit quelque chose de sa manière d’habiter le monde jusqu’au bout : contrôler ce qui peut l’être, nommer ce qui doit l’être, garder la main sur le récit de sa propre vie. « C’est ma mort aussi », écrit-elle à Anouk, et cette revendication de propriété résonne comme un manifeste discret.
Femmes tout au bord se clôt sans fermer les portes : pas de verdict, pas de résolution spectaculaire, mais un déplacement du regard, comme si l’enquête avait surtout servi à faire bouger les lignes intérieures. Clarisse Gorokhoff réussit ce tour de force : un roman sur la mort qui parle avant tout de ce qui fait tenir les vivants, une histoire de secrets qui célèbre la parole libérée, un récit de femmes blessées qui refusent de plier. Les louves courent toujours, quelque part entre le désert et l’océan.