Jean-François Colosimo, Quand la Chine vacillera…, Albin Michel, 14/09/2026, 352 pages, 22,90€.
La plus célèbre prophétie sur la Chine est un faux, et Jean-François Colosimo ouvre par ce démenti un essai en deux temps, qui scrute le présent chinois puis le replace dans la longue durée. Après l’Amérique, la Russie, l’Iran et la Turquie, l’essayiste achève chez Albin Michel son enquête sur les empires et leurs cultes avec un livre d’une érudition mordante, propre à dissiper bien des certitudes que ressasse la presse. On en ressort étonné et débarrassé de nombreuses illusions.
Une prophétie sans auteur
La formule s’impose aux Français en 1973, année où Alain Peyrefitte en fait le titre d’un essai vendu à un million d’exemplaires, Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera. Revenu ébloui de Chine deux ans plus tôt, en émule de Tocqueville rentrant d’Amérique, le futur académicien bâtit l’ouvrage sur un pari que Jean-François Colosimo résume avec malice, celui d’une Chine où « l’accès aux biens créera immanquablement l’acception et l’acceptation du Bien ». Un demi-siècle plus tard, Quand la Chine vacillera… décrit les millionnaires chinois liés au Parti par un serment de servilité.
L’auteur soumet donc la sentence à une partie de Cluedo, selon son propre mot. Devant le silence du Mémorial de Sainte-Hélène, la piste remonte d’Hollywood, où David Niven murmure l’oracle dans Les 55 Jours de Pékin en 1963, jusqu’à un hebdomadaire évangélique américain qui l’attribuait déjà à l’Empereur en 1911. On a prêté à Napoléon une peur qui lui était étrangère, et Xi Jinping a détourné la prophétie à son profit en célébrant le réveil d’un lion naguère assoupi.
Aux doctrines et aux archives, l’auteur demande ce que les visiteurs, depuis Marco Polo, ont noyé sous les superlatifs. Son essai s’attaque à la vision fantasmatique que l’Occident se fait de la Chine comme à « la représentation fantomatique qu’elle se fait d’elle-même », la seconde nourrissant la première.
Le prétendu rêve chinois
À Pékin, la première façade est un slogan. Le rêve chinois de Xi Jinping se décline en chiasmes, sous lesquels Jean-François Colosimo lit la promesse de laver le siècle des humiliations au prix d’un sacrifice exigé d’avance. À ceux qui attendent encore une Chine libéralisée, l’auteur répond en deux mots, « Tout faux ». Le miracle économique repose sur trois cents millions de mingong, ces ruraux privés en ville des droits au logement, aux soins, à la pension et à l’école. L’épilogue le rebaptise avec justesse comme un maléfice occidental, né d’une finance qui a délocalisé ses usines par aveuglement.
Derrière le slogan, pendant qu’une Grande Muraille digitale filtre toute intervention extérieure, le crédit social note chaque citoyen, et chacun finit par se surveiller soi-même. Dans le « laogai » reconduit sous d’autres appellations, les détenus deviennent des étudiants promis à une formation professionnelle. Le lecteur qui retrouve plus loin la doctrine confucéenne de la rectification des mots mesure combien le Parti la pratique à rebours, ce qui est le cas de tous les régimes totalitaires.
La continuité millénaire dont le régime se réclame sort de l’examen en lambeaux, puisqu’une garde rouge consigne avec fierté, en 1966, le temple arasé et les incunables brûlés à Qufu, ville natale de Confucius, où Xi Jinping viendra en 2013 rendre hommage au maître. Sous l’assurance affichée perce une inquiétude, car la population pourrait fondre de cinq cents millions d’âmes d’ici la fin du siècle. La jeunesse urbaine aspire au runxue, l’art de s’enfuir, ou se retire sur place dans le tang ping, qui consiste à demeurer couché.
La Chine face aux autres empires
Aux frontières attend la carte que chacun emporte depuis 1996, celle du choc des civilisations. L’auteur la déplie avec équité. Contre Edward Saïd, il disculpe Samuel Huntington de l’accusation d’avoir signé une prophétie autoréalisatrice, et relève que la médiation chinoise en faveur de Téhéran a depuis conforté la prédiction du politologue sur un rapprochement entre Pékin et le monde musulman. Il replie pourtant la carte, car Huntington a figé les civilisations en blocs et minoré leurs fractures internes, quand la réalité ressemble à une « guerre en miettes ». La riposte de Zhao Tingyang, qui oppose au choc l’harmonie du Tianxia, devient pour l’essayiste une fable aimable qui voile mal l’hégémonie.
Le premier rival de la Chine se nomme l’Amérique, ce « double démoniaque » qu’elle s’est trouvé, dont le livre montre les droites radicales divisées sur Pékin. Les alliances chinoises tiennent de l’arrangement. Avec la Russie, l’amitié proclamée sans limite se révèle aussi inégale que les traités d’antan. Moscou s’attribue le rôle du Katechon, cette puissance qui retient le mal selon saint Paul et dont Carl Schmitt a fait une catégorie politique. Une image de géomètre résume le différend des deux empires, « le cercle du Tianxia ne peut que saper la flèche du Katechon », flèche à son tour vouée à briser le cercle. À Ankara, Erdogan a cessé de parler de génocide à propos des Ouïghours pour invoquer l’unité chinoise, la solidarité turco-musulmane pesant moins lourd que le yuan.
Sur Taïwan, Jean-François Colosimo récuse l’échéance de 2027 qui donne la fièvre au Pentagone, tout en prenant la menace au sérieux, puisque le vrai risque serait à ses yeux le va-tout d’une Chine pressée par ses impuissances. Il glisse aussi l’hypothèse d’un régime qui craindrait de laisser subsister la preuve « qu’il existe un pays sinophone libre, prospère, heureux et harmonieux ».
Un autre voyageur, Wang Huning, fit en 1988 le trajet inverse de Peyrefitte en parcourant les États-Unis avec Tocqueville pour modèle, avant de devenir l’idéologue de trois dirigeants successifs. À l’Occident, la Chine emprunte ses concepts et peine à faire aimer son propre récit, au point que ses instituts Confucius ferment de la Belgique à la Pologne. L’épilogue juge cet échec « consternant car injuste » et rend grâce aux arts d’une civilisation qui « a su faire du silence une matière », de la poésie de Du Fu au papillon de Zhuangzi. Pour ce désamour, l’auteur a trouvé la formule exacte, « l’empire du Milieu est un empire de Solitude ».
La divine bureaucratie
Cette solitude a une histoire, que Jean-François Colosimo va chercher dans les temples en historien du sacré. Adossé au Mandat du Ciel que sert le corps des mandarins, le confucianisme d’État remplit toutes les fonctions d’une religion et offre une conformation en guise de rédemption. Le bouddhisme a payé sa survie en Chine d’une sinisation que racontent deux statues. La première, issue de la vallée de l’Indus, figure un jeune prince ascète drapé à la grecque. Lui a succédé le moine ventru qui rit à l’entrée des restaurants chinois, signe que l’empire a neutralisé le Bouddha « en le nationalisant ».
L’essayiste salue la « thèse puissante » de Romain Graziani, qui voit dans le légisme et son gouvernement par le nombre la matrice du pouvoir chinois, des Shang à Xi Jinping, et décèle le crédit social en germe dans les registres de mérites que la piété taoïste soumettait à la bureaucratie céleste. Le taoïsme a pourtant droit à une page juste, qui situe son attrait dans « la tension qu’il garde entre un principe ineffable et une piété indomptable » et s’étonne aussitôt de l’incuriosité que la Chine a opposée aux spiritualités qui l’ont visitée.
Venues de l’Ouest, d’autres religions ont laissé des stèles, comme celle de Xi’an, dressée en 781 par des chrétiens nestoriens, escortée de dragons et de lotus, avant que la communauté qui l’a élevée ne s’évanouisse en 845 par un empereur Wuzong, fanatique du Tao. À Kaifeng, les juifs se sont éteints sans persécution, par une tolérance faite d’indifférence avec ce constant : « On ne s’est pas converti. On s’est dissous ».
Ces destins donnent raison à une thèse capitale du livre, selon laquelle la Chine a manqué la Renaissance « par défaut d’avoir eu une Église face à l’État ». C’est pourquoi l’État chinois, dans cette perspective, tolère les croyances qui se fondent dans l’ordre du Ciel et redoute toute promesse de salut surgie d’en bas.
Le jardin et l'enclos
Parmi les écrivains français qui ont rêvé la Chine, Jean-François Colosimo range Octave Mirbeau, dont Le Jardin des supplices ouvre en 1899 le bagne de Canton à une Anglaise sadique. Mirbeau publie alors ce roman en pleine affaire Dreyfus et dédie ses « pages de Meurtre et de Sang » aux maîtres des hommes, prêtres et soldats en tête, si bien que son jardin accuse l’Europe coloniale plus encore que Canton. Ce roman parfois insoutenable rejoint le présent, car le supplice y prospère au milieu des fleurs. Sous l’œil des caméras, la Chine aseptisée cultive elle aussi ses massifs.
Les dernières lignes du livre citent un dicton populaire, « Il n’est jamais trop tard pour réparer l’enclos après avoir perdu une brebis », dont l’enclos de paysan fait au jardin des supplices un contrepoint inattendu. Le mot de la fin, tenu ici secret, retourne la vieille prophétie contre ceux qui s’en étaient emparés. Du lion de Xi Jinping à la brebis perdue, Jean-François Colosimo conduit sa démonstration avec une lucidité égale, jusqu’à l’image d’un ciel que le peuple chinois aurait à rapiécer lui-même.