Leïla Marouane, Lettres d’Algérie, Éditions Abstractions, 12/03/2025, 186 pages, 19,99€
Il a fallu un siècle de déni pour tenter d’effacer la Palestine ; il fallait la rigueur d’un historien enraciné pour en exhumer la mémoire. Rashid Khalidi, héritier d’une dynastie de Jérusalem, confronte la fable diplomatique à la brutalité des faits. En puisant dans les archives familiales comme dans les télégrammes des chancelleries, il qualifie ce que le monde politique tait : une guerre de colonisation ininterrompue contre une population autochtone. De la trahison de Balfour aux ruines de Gaza, cet ouvrage dresse l’acte d’accusation implacable d’une spoliation et restitue, par l’écriture, la souveraineté d’un peuple sur sa propre histoire.
Le temps long et la généalogie du drame
Au pied de la rue Bab al-Silsila, dans la vieille ville de Jérusalem, repose une mémoire de pierre et de papier que Rashid Khalidi a faite sienne. La bibliothèque familiale, fondée en 1899 par son grand-père, le juge Hajj Raghib al-Khalidi, constitue le point névralgique à partir duquel l’historien déploie sa fresque monumentale. Loin de la froideur académique, Cent ans de guerre contre la Palestine s’ancre dans cette physicalité poussiéreuse, celle des douze cents manuscrits et des deux mille ouvrages rescapés des pillages de 1948. De ce lieu surplombant le Haram al-Sharif et la coupole argentée d’al-Aqsa, Rashid Khalidi tisse les fils d’une tragédie où l’intime percute la géopolitique mondiale. L’auteur revendique cette subjectivité documentée ; il écrit en historien de l’Université Columbia et en descendant d’une lignée de magistrats hiérosolymitains témoins de la première heure de l’avènement sioniste.
La figure tutélaire de Yusuf Diya al-Din Pasha al-Khalidi, arrière-arrière-grand-oncle de l’auteur, hante le prologue de l’œuvre. En 1899, ce maire de Jérusalem adresse une missive prophétique à Theodor Herzl via le grand rabbin de France, Zadok Kahn. Il y exprime une lucidité foudroyante quant à la nature du projet sioniste, anticipant la collision inévitable avec la population autochtone. La réponse de Herzl, minimisant la présence arabe pour mieux la dissoudre dans un projet de prospérité importée, inaugure le siècle de conflit. Rashid Khalidi transforme ces archives familiales en un dispositif optique puissant, permettant de relire l’histoire non comme une succession d’accidents tragiques, mais comme l’exécution méthodique d’un plan d’effacement.
L’architecture d’un conflit centenaire
L’ouvrage restructure la chronologie palestinienne en s’articulant autour de six “déclarations de guerre“. Rashid Khalidi abandonne la lecture classique d’un conflit national entre deux mouvements rivaux pour adopter le prisme, rigoureux et éclairant, du colonialisme de peuplement. Cette grille de lecture replace la Palestine dans une histoire globale de l’expansion européenne, aux côtés de l’Algérie, de l’Irlande ou de l’Amérique du Nord. Chaque chapitre correspond à une offensive majeure visant à déposséder la population indigène de sa terre et de sa souveraineté, depuis la Déclaration Balfour de 1917 jusqu’aux bombardements massifs sur Gaza au XXIe siècle.
Cette reconfiguration épistémologique permet de saisir la continuité là où d’autres voient des ruptures. La révolte de 1936-1939, écrasée par la puissance britannique, prépare le terrain à la Nakba de 1948 en décapitant la société palestinienne de ses élites et en la désarmant face aux milices sionistes. La guerre de 1967, la destruction du Liban en 1982, et l’écrasement de la seconde Intifada apparaissent alors comme des répliques sismiques d’un séisme initial : la volonté de substituer une population par une autre. Rashid Khalidi démontre que le sionisme, par-delà ses mythes fondateurs, a opéré comme une entreprise coloniale nécessitant l’appui constant d’une métropole impériale – Londres d’abord, Washington ensuite – pour imposer sa souveraineté sur une terre déjà habitée.
Le déni comme arme de guerre
L’analyse sémantique que propose Rashid Khalidi révèle la brutalité cachée sous le langage diplomatique. Il décrypte la mécanique du déni, cette “néantisation” textuelle qui précède et justifie l’expulsion physique. La Déclaration Balfour de 1917 inaugure cette tradition en ne désignant l’écrasante majorité arabe (94 % de la population d’alors) que par la négative : les “collectivités non juives“. Cette exclusion sémantique, que l’auteur qualifie de “politicide“, traverse le siècle. Elle infecte le mandat britannique, sature la résolution 242 du Conseil de sécurité de 1967 qui réduit la question palestinienne à un “problème de réfugiés”, et culmine dans les Accords d’Oslo où la question de la souveraineté est perpétuellement différée.
Contre ce “mémoricide“, l’auteur mobilise ce qu’Edward Saïd nommait la “permission de raconter“. Il oppose à la rhétorique du vide (“une terre sans peuple“) la densité de la vie palestinienne, l’effervescence intellectuelle de la presse de Jaffa avant 1948, ou la résilience de la société civile sous l’occupation. Rashid Khalidi expose comment le discours dominant, notamment aux États-Unis, a transformé la résistance indigène en terrorisme fanatique, inversant systématiquement la causalité de la violence pour présenter l’occupant en victime perpétuelle d’une haine irrationnelle.
Une tragédie de la disparité
L’ouvrage dissèque avec une précision clinique l’asymétrie structurelle qui caractérise ce siècle d’affrontement. Rashid Khalidi balaie la fiction d’un conflit entre deux entités égales. Il décrit une guerre coloniale où l’une des parties dispose, à chaque étape décisive, de l’appareil militaire, diplomatique et financier des plus grandes puissances mondiales. Il radiographie l’évolution de cette tutelle, du “mur de fer” britannique théorisé par Jabotinsky aux ponts aériens américains ravitaillant Israël durant ses offensives.
Les pages consacrées aux États-Unis sont particulièrement incisives. L’auteur, ayant lui-même participé aux négociations de Madrid et de Washington au début des années 1990, offre un témoignage de première main sur la partialité américaine. Il relate comment les “négociateurs de paix” américains, tels que Dennis Ross, agissaient fréquemment comme les avocats d’Israël, coordonnant leurs positions avec Tel-Aviv avant même de rencontrer les délégués palestiniens. Rashid Khalidi met en lumière le rôle des États arabes, souvent complices par faiblesse ou intérêt, depuis la Transjordanie du roi Abdallah en 1948 jusqu’aux normalisations récentes des monarchies du Golfe, sacrifiant la cause palestinienne sur l’autel de leurs alliances stratégiques régionales.
La résilience des structures et des hommes
Dans sa postface datée de 2025, Rashid Khalidi confronte son analyse à l’horreur renouvelée des événements survenus depuis le 7 octobre 2023. Il y voit la confirmation tragique de sa thèse : une accélération paroxystique de la logique d’élimination. L’auteur souligne l’ampleur inédite des destructions à Gaza et le nombre effroyable de victimes civiles, inscrivant ces atrocités dans la continuité d’une doctrine militaire – la doctrine Dahiya – visant à infliger des dommages disproportionnés pour subjuguer une population rétive. Il note également la complicité active des gouvernements occidentaux, contrastant avec l’indignation grandissante des opinions publiques mondiales.
Cependant, Cent ans de guerre contre la Palestine demeure un ouvrage sur la persistance. Rashid Khalidi atteste que malgré un siècle d’efforts concertés pour anéantir leur présence politique et physique, les Palestiniens demeurent une réalité incontournable entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Il appelle à une refonte complète de la stratégie nationale palestinienne, loin des chimères d’Oslo et de la division factionnelle. En conclusion, cet ouvrage magistral s’impose comme une pierre angulaire pour l’historiographie du Proche-Orient. Contre le mémoricide et le déni, il rend aux Palestiniens leur souveraineté la plus fondamentale : le droit de raconter leur propre tragédie.