Leïla Marouane, Lettres d’Algérie, Éditions Abstractions, 12/03/2025, 186 pages, 19,99€
Pour retrouver la matrice d’un pays, pour en tirer la quintessence, il faut une geste qui traverse les siècles et une langue qui fasse récit autant qu’elle fonde une identité. Ces éléments, associés aux destins de deux jeunes héros, Marc Biancarelli les rassemble avec une justesse rare dans ce superbe Roman national.
Poète, nouvelliste, dramaturge, romancier et éditeur, longtemps enseignant de langue corse, l’auteur avait déjà beaucoup écrit sur l’île de Beauté : Murtoriu : Ballade des innocents, Orphelins de Dieu, Massacre des Innocents et, plus récemment, Prighjuneri è altri nuvelli. Son nouvel opus apparaît comme l’une de ses œuvres les plus accomplies. La description des lieux comme celle des protagonistes en donne d’emblée le ton. Nous sommes en Corse, au mitan du XVIe siècle, lorsque le bouillant condottière Sampiero d’Ornano, chef de mercenaires, débarque dans l’Arcinivala pour y rallumer les feux de la rébellion.
Mais ce bout de terre n’est pas qu’un décor : c’est un organisme vivant, gardé par ses rochers, ses ravins et ses hautes passes. Le texte le dit dans une image saisissante : “Un territoire perdu, enserré dans une étroite vallée dont la plupart des accès consistaient en des passes escarpées et perchées sur des éminences vertigineuses où deux hommes n’auraient pu avancer côte à côte”
Identité insulaire
L’environnement posé, l’auteur fait le portrait de chacun des deux adolescents, dont le nom est déjà plus qu’un indice. Ombre mutine du jeune paysan qu’elle suit avec espièglerie, Catalina porte un prénom qui dit son appartenance insulaire ; son complice, Fioravante, tient le sien d’un paladin imaginaire dont la mémoire confuse est arrivée jusque-là.
Ces deux jeunes êtres vont vite devoir troquer les jeux de l’enfance contre la lutte guerrière. Car le pays, à cette époque, n’a rien d’un paradis : c’est une terre assiégée, où les Turcs rôdent, où les Barbaresques débarquent, brûlent et repartent chargés de captifs, jusqu’à ce que Gênes, plus redoutable encore, impose sa loi. Contre elle, Fioravante et les siens vont s’opposer de toutes leurs forces, comme le décrit Biancarelli : “La guerre se poursuivit ainsi, sans fin et impitoyable. Un siècle fou durant lequel y survivre relevait tout simplement du miracle.”
Réflexion universelle
Écrit dans des phrases amples et précises, avec des images saisissantes et le rythme d’une chronique ancienne où la langue corse affleure à chaque page, le récit s’élabore comme la preuve vivante d’une culture qui a existé, résisté et survécu.
Vient alors cette question, posée en épilogue du roman : pourquoi les hommes vont-ils en guerre ? Fioravante ne se nourrit d’aucune illusion lorsqu’il répond : “Parce qu’il y a et il y aura toujours des commandants ivres d’eux-mêmes, qui se battront pour leur pouvoir et leurs appétits, se croiront élus des dieux, et rien n’altérera jamais leur soif de puissance, leur inextinguible quête de profit. Le triomphe de ces fous vaut-il que nos montagnes se recouvrent des flots de sang et de larmes qui, éternellement, y ont été versées ?”
Telle est la raison d’être de ce remarquable ouvrage : au-delà d’une réflexion universelle sur la naissance des nations, Roman national pose, d’un souffle prodigieux, la grande question du mal.