Françoise Prax, Trois Mille Roses, Éditions Signes et balises, 07/05/2026, 296 pages, 21€
Un enfant fixe des têtes de poireaux jusqu’à leur trouver des yeux, une bouche, une frayeur. De cette scène inaugurale, Françoise Prax tire un roman de filiation d’une maîtrise peu commune. Trois femmes, une grand-mère, une mère, une fille, portent en secret le même prénom, Barbara, selon une coutume espagnole, un nom pour la maison, un autre pour les papiers. Toutes trois sont nées dans un pays que la famille ne nomme jamais, qu’une guerre appelée alors les événements rend invivable et qu’on quitte en y laissant un jardin de trois mille roses. Viennent un pavillon des Yvelines, une mère qui renvoie sa fille là-bas pendant près d’un an, un père rentré d’un procès militaire, et une petite fille qui apprend à halluciner pour que le monde ressemble à ce qu’on lui en dit. Le livre la suit jusqu’au grand âge et la tient page après page.
L'enfance et les trois mille roses
La romancière bâtit sa première partie autour de ce trou dans la langue. Des albums photographiques trois fois plus épais que ceux de son frère et de sa sœur, parce que la grand-mère prenait l’enfant pour témoin Kodak de tout ce qu’il faudrait laisser. Un jardin abandonné sur l’autre rive, dont l’aïeule récitait les noms de roses comme une litanie. L’enfant que l’on prive de récit s’en fabrique un. Laurence se déclare née au pays des pierres, descendante d’ancêtres pétrifiés, et finit par y croire elle-même. Françoise Prax saisit là le moment exact où la fabulation devient un art de tenir debout, et c’est de la grande écriture d’enfance. La cave où l’on enferme la petite fille sert aussi au père, et la drôlerie sèche du récit laisse intacte la peur qui l’accompagne.
Le calembour et la langue de bois
Chacun, dans ce roman, parle une langue à soi. Le père s’exprime par citations tronquées de Corneille et de Hugo, la grand-mère fabrique des calembours à son insu, la mère a dans la gorge un gu qui se coince puis explose, sur les gosses, sur le gaz, sur tout ce qui l’encombre. Devenue consultante en communication, Laurence remplace le mot compétitif par le mot agile au moment où l’on chiffre à voix basse, au doigt mouillé, les dix mille licenciements à venir. Les pages sur la langue d’entreprise, ses acronymes latins et ses passifs sans agent, forment l’un des sommets du livre, et l’autrice y laisse les sigles se ridiculiser seuls. Le glissement de vocabulaire décrit en sociologues par Luc Boltanski et Ève Chiapello, le roman le donne à entendre du côté de ceux qui le reçoivent. Professeure de lettres ensuite, elle mesure chaque année le lexique qui s’est évaporé de la bouche des enfants, et fait de la perte des mots la forme contemporaine de l’exil.
Le malentendu et les rochers
“Je suis dans la photo”, annonce à Laurence l’homme au signe oméga entre les yeux, photographe de guerre, et elle passe des heures à chercher sa silhouette dans le tirage, quand il parlait métier. Le malentendu donne son titre à la deuxième partie et sa loi au livre entier, chacun cherchant quelqu’un dans un cadre où l’autre figure autrement. Vient le grand âge, déplié avec une gaieté déconcertante. Les vieux du bord de mer y reparaissent en rochers lisses que les enfants escaladent l’été suivant, une piscine parisienne fusionne avec une salle de cinéma pour qu’on y pleure sous l’eau. Le burlesque et le deuil tiennent ensemble sans que la couture se voie, et le livre donne là sa pleine mesure, jusqu’à cet anneau de dates où une seule année contient tous les anniversaires d’une vie.
Le sachet de terre rouge que la grand-mère gardait replié entre ses culottes de coton, sa fille le refuse d’un haussement d’épaules, et Trois Mille Roses, chez Signes et balises, répare ce refus en faisant passer par la phrase de Françoise Prax la poignée de pays que les mains avaient retenue.