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Trop mignon. Ce livre, dont le titre renvoie à une expression utilisée par les adolescents, analyse l’engouement suscité par les manifestations du cute ou du kawaii, équivalents anglais et japonais du terme mignon.

Les vidéos de chats

L’auteur, Vincent Lavoie, en examine les occurrences dans notre société, qui s’incarnent plus particulièrement dans des vidéos de chatons comme celles d’Atilla Fluff, alias Surprised Kitty. Son succès a donné lieu à une démultiplication d’images de chats et érigé le petit félin en influenceur. Selon Radha O’Meara, ce type de vidéos rappelle le cinéma des origines, qui s’attachait par des séquences spectaculaires, très simples sur le plan narratif, à susciter la curiosité du spectateur et produire de l’étonnement. Un autre chat, Frank, dit Happy Cat, a donné lieu à un blog, puis à un empire médiatique le Cheezburger Network, regroupant près d’une soixantaine de blogs, en mettant en ligne des images destinées à devenir virales, comme celles qui montraient des fails (ratages) de tous genres. L’intérêt pour le Lolcat (ou « plaisanterie visuelle qui consiste en une photo de chat sur laquelle sont superposées des légendes humoristiques rédigées dans une langue approximative et idiosyncrasique ») s’est avéré planétaire, et a servi de catalyseur d’émotions au même titre que les smileys et les émoticônes. Lil Bub, une chatte naine souffrant d’ostéoporose a également connu la célébrité. Son handicap a provoqué non plus l’hilarité mais l’empathie. Elle a été l’hôtesse d’une émission intitulée Lil Bub’s Big Show, qui a accueilli des guest stars comme Whoopi Goldberg et Michelle Obama, avant de devenir une icône de la bienfaisance animale, permettant de rassembler des fonds au bénéfice des animaux handicapés. Tous ces succès félins ont donné lieu à des agences de talents animaliers, capables de hisser les chats vers la gloire, et, reconnaissance optimale, de les faire accéder au statut, très lucratifs, d’influenceurs. Les bêtes, dont Michel Pastoureau rappelle qu’elles ont occupé une place mineure dans le discours historique, sont devenues depuis les années 1960 des acteurs de l’histoire, une tendance qui ne cesse de s’accentuer, et se traduit par l’individuation, la singularisation et la valorisation médiatique de l’animal.

De Krazy Kat à Pikatchu

L’auteur du livre analyse également la bande dessinée Krazy Kat, ancêtre des vidéos animalières comiques, et la figure de Mickey. Ce dernier avait attiré l’attention du paléontologue américain Stephen Jay Gould, qui s’est intéressé à « l’ontogenèse atypique de ce personnage. » L’évolution de la morphologie de cette souris de dessins animés contredit le schéma de croissance habituel des mammifères ; en effet, Mickey n’a cessé de rajeunir au cours des décennies, comme en témoignent le grossissement de sa boîte crânienne et le raccourcissement de ses jambes, mais aussi la rondeur de ses oreilles et l’épaississement de ses membres. Les ajouts vestimentaires au personnage renforcent l’image d’un nourrisson un peu pataud, et accentuent cet aspect mignon. L’analyse de Lorenz explique la sympathie que suscite Mickey et les attitudes bienveillantes à son égard par sa morphologie particulière qui génère l’empathie. Il attribue également le désir de protéger les enfants, par exemple, à leur apparence mignonne.

La proposition de Lorenz situe l’empathie parentale dans une perspective évolutionniste qui fait peu de cas des déterminations sociales ou même économiques de nos comportements. Sa théorie de l’instinct le conduit à établir une sorte de charte des traits morphologiques anatomiques déclencheurs de bienveillance : le « Kindchenschema » ou « schéma enfant.

Par ailleurs, Disney avait épinglé sur le bureau de ses collaborateurs le mot d’ordre suivant : « Gardez-le mignon ! »

La bienveillance appliquée aux objets du quotidien

D’autres expériences ont été menées au Japon à partir d’objets et leur capacité à provoquer une réponse émotionnelle. Le concept de kawaii, qui « qualifie aussi bien des êtres et des choses qu’un style de vie, une identité culturelle, une économie et une culture visuelle et mécanique prônant une adoration des attributs juvénile. Pour être kawaii, une chose ou un être doit être de petite taille ou mieux encore évoquer la petitesse. » Une voix aiguë, des tons pastel ou des formes rondes obéissent aux exigences du kawaii, comme Hello Kitty ou Pikatchu. La dimension affective des choses, la volonté de s’exposer à leur rayonnement bienfaisant définissent les sentiments qu’il inspire.
Cette recherche de sensation de bienveillance pousse les designers à anthropomorphiser les objets. Réconcilier l’homme et la machine les conduit à modeler les produits industriels de manière à toucher l’affectivité des consommateurs, en passant encore une fois par l’arrondi et la petitesse. Ils permettent ainsi à des émotions archaïques d’affleurer et à des besoins primaires de se trouver satisfaits. Après avoir analysé le design de certaines voitures comme la New Beetle de Volkswagen, aux contours adoucis, l’auteur prend pour exemple la nourriture que les mères japonaises confectionnent à l’intention de leurs enfants. Le bento, dont les couleurs et les formes sont choisies et agencées avec soin, s’adresse à une génération modelée par la culture manga et l’influence des Pokémons. L’auteur voit en lui « une forme de communication, un espace scénique où performer la nourriture, ou un mini-parc d’attractions alimentaire. »

Les dangers du trop mignon

Si fragilité, douceur et innocence, censées caractériser l’enfance, impliquent un désir de protection des adultes, le mignon se mue en facteur d’oppression lorsqu’il détermine une attirance sexuelle « fondée sur la juvénilisation des femmes ». L’auteur dénonce en effet les dangers de cette tyrannie du mignon. L’Américaine Frances Glessner Lee, médecin légiste, avait mis au point dans les années 1940 des maisons de poupées servant d’outils pédagogiques pour la résolution de crimes domestiques. Ces modèles réduits étaient destinés aux élèves enquêteurs. Les reconstitutions miniaturisées de scènes de crimes par Frances Glessner Lee apparaissent comme le lieu d’une rencontre entre meurtre et jouet. Ici, les « petites choses » ne se conçoivent plus comme l’expression d’une tendresse ou d’une humanité, mais comme les éléments à charge d’une souffrance et d’une violence. Dans un autre registre, les poupées de la marque Käthe Kruse, les premières fabriquées dans un matériau doux et souple, étaient vulnérables aux pulsions destructrices des enfants, torsion, morsure, écrasement. Aux antipodes de l’empathie, le mignon peut inspirer aussi la malveillance. Quant aux thèses de Lorenz, qui préconisait l’eugénisme, elles interviennent au sein de l’idéologie nazie. D’ailleurs, le dernier chapitre de l’ouvrage rapproche l’amour de certains nazis pour les chats, en particulier le sinistre docteur Mengele, de photographies de conflits armés du siècle dernier, par la confrontation de clichés dans lesquels des soldats font montre de leur humanité en caressant des chats. Ces derniers peuvent jouer le rôle d’un cheval de Troie. Conscients de cette capacité, des groupes djihadistes diffusent aujourd’hui sur le web des combattants en armes posant auprès de jeunes chats, renouant avec la rhétorique visuelle de la Seconde Guerre mondiale. Ces images engendrent des commentaires et des likes, et, « surfant sur l’engouement des internautes pour les Lolcats et autres images de félins », métamorphosent d’adorables chatons en agents de recrutement.

Aussi bref qu’agréable à lire, cet ouvrage se focalise sur un phénomène très contemporain, qui doit sa popularité à Internet. Sujet de recherche original, il nous invite à nous défier du « trop mignon », non seulement parce que ce dernier révèle des dessous mercantiles, mais aussi parce qu’il sert de masque à des idéologies délétères, qui font peu de cas de l’humain. D’abord descriptif, il devient analytique pour dénoncer les dangers d’un phénomène en apparence anodin, et c’est là que réside son intérêt. D’apparence légère au départ, comme le manifeste son titre, et l’humour dont il fait preuve au début, ce livre révèle, au fil des pages, une insoupçonnée profondeur.

Lavoie, Vincent, Trop mignon ! : mythologies du cute, Alpha, 13/04/2022, 1 vol. (125 p.), 7€.

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