Michel Vergé-Franceschi et Anna Gnedina-Moretti, Tsars et Tsarines. D’Yvan le Terrible à Nicolas II, Passés Composés, 15/10/26, 300 pages, 24 €
Depuis longtemps, des biographies, brillantes ou plus discutables, paraissent sur les tables des libraires et retracent l’existence des souverains russes. On songe aussitôt aux figures emblématiques : Yvan le Terrible, Pierre le Grand ou Catherine la Grande. Nicolas II, dont la fin tragique a nourri tant de récits et de spéculations, n’est jamais bien loin.
Pour embrasser le cours de cette histoire immense, il manquait pourtant un ouvrage qui permette de suivre, avec simplicité et rigueur, les grandeurs, les violences et les tragédies ayant marqué le destin des tsars. Michel Vergé-Franceschi, dont l’œuvre historique est considérable, et Anna Gnedina-Moretti, familière des cultures russe et européenne, proposent cette traversée des siècles. Leur livre a tout pour devenir un compagnon de bibliothèque : il offre les repères qui manquent souvent aux conversations passionnées sur la Russie.
De grand-prince à César
Avant l’unification de la Russie, il y eut la longue histoire des principautés de la Rus’, les héritages de Kiev, de Novgorod et, plus tard, l’ascension de Moscou. Des peuples divers, des échanges commerciaux, des rivalités politiques et la christianisation progressive de ces terres ont façonné un espace que l’on aurait tort d’imaginer coupé du reste du monde. Lorsque la Moscovie s’affirme, l’orthodoxie participe puissamment à sa légitimation.
Yvan IV, que l’histoire a surnommé « le Terrible », porte cette ambition à son paroxysme. Sacré tsar en 1547, il adopte un titre dont l’origine renvoie à César. Sous son règne, la centralisation du pouvoir s’accompagne de brutalités redoutables, notamment à l’encontre des boyards et des populations soupçonnées de trahison. La grandeur de l’État se construit aussi, hélas, dans le fracas de la terreur.
Règnes de violence
Ce qui frappe, au fil de cette succession de portraits, c’est l’extraordinaire proximité du prestige et de la cruauté. Aux fastes du Kremlin répondent la répression des oppositions, les bannissements et les supplices. Les souverains prétendent garantir l’ordre ; leurs méthodes rappellent trop souvent qu’aucune institution ne limite durablement leur volonté.
Pierre le Grand incarne cette contradiction. Son projet de modernisation bouleverse l’armée, l’administration et les ambitions maritimes de la Russie, tandis que les révoltes des streltsy sont écrasées avec une implacable sévérité. Les récits des exécutions de 1698, parfois saisissants, disent assez le prix humain de la réforme autoritaire. Quant à Pierre III, il s’enthousiasme pour les usages militaires prussiens, ce qui alimente son impopularité auprès d’une partie de la cour et des officiers.
Souveraines et légendes de cour
Les femmes ne restent pas dans l’ombre de cette histoire. Catherine Ire, issue d’un milieu modeste, accède au sommet de l’Empire après avoir partagé la vie de Pierre le Grand. Son parcours suffit à déjouer bien des certitudes sur la naissance et la puissance. Les récits de cour lui prêtent des excès ; il convient toutefois de distinguer les témoignages solides des anecdotes que le temps a amplifiées.
Avec Catherine II, dite la Grande, l’ampleur change. Habile politique, souveraine cultivée et correspondante des philosophes des Lumières, elle gouverne un empire qu’elle entend affermir et agrandir. Sa vie privée a suscité une profusion de commérages, souvent plus révélateurs des préjugés contre une femme au pouvoir que de la réalité de son règne. Il serait dommage que ces légendes éclipsent l’intelligence diplomatique et la puissance de travail de l’impératrice.
Lubies impériales
Les palais se multiplient, les cérémonies rivalisent de faste, les usages de cour se font et se défont au gré des souverains. Dans un tel univers, l’arbitraire peut prendre des formes dérisoires ; il n’en demeure pas moins redoutable pour ceux qui en subissent les conséquences. Les grands chantiers, au premier rang desquels la construction de Saint-Pétersbourg, rappellent que les ambitions impériales s’appuient aussi sur une main-d’œuvre exposée aux privations et à la contrainte.
Certaines histoires transmises d’un siècle à l’autre sont si extravagantes qu’elles appellent la prudence. Mais leur persistance dit quelque chose de la réputation des autocrates : une société privée de contre-pouvoirs est toujours tentée de traduire sa peur en récits démesurés.
Meurtres à tous les étages
À la cour, nul rang ne protège absolument de la disgrâce. Les drames de succession traversent les règnes. La mort du fils d’Yvan le Terrible, traditionnellement attribuée à un coup porté par son père, a donné lieu à des discussions historiographiques. Celle du tsarévitch Alexis, fils de Pierre le Grand, survient en détention en 1718, après un procès et des tortures : l’implication politique de son père est manifeste, même si les circonstances exactes de sa mort imposent de la précision.
Pierre III est renversé en 1762 et meurt peu après dans des conditions troubles ; le rôle personnel de Catherine II dans sa disparition demeure discuté. Paul Ier est assassiné en 1801, à l’issue d’un complot dont son fils Alexandre avait connaissance, sans qu’il soit possible de réduire cet événement à une scène de théâtre dont tous les ressorts seraient connus. Derrière les couronnes se dessine, inlassablement, la même fragilité.
Victimes expiatoires
Le dernier tableau est celui de la maison Ipatiev, à Iekaterinbourg. Nicolas II, son épouse Alexandra, leurs quatre filles et le jeune Alexis y sont détenus en 1918. Avec eux se trouvent le médecin de la famille et trois serviteurs. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, les onze prisonniers sont exécutés. Le faste impérial a disparu ; il ne reste que la brutalité de la décision et l’effroi de cette scène ultime.
Ainsi s’achève le règne des tsars. Le livre de Michel Vergé-Franceschi et d’Anna Gnedina-Moretti fait revivre une histoire à la fois fascinante et éprouvante, où la splendeur des apparences dissimule trop souvent la précarité des destins. La Russie impériale n’y apparaît pas comme une succession de portraits figés, mais comme une longue tension entre autorité, réforme, ambition et violence.
contact@marenostrum.pm