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Vivre selon Pyrrhon : scepticisme, apparence et sérénité antique

Enzo Godinot, Pyrrhon : naissance du scepticisme, Les Éditions du Cerf, 08/01/2026, 336 pages, 24,90€

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Oubliez le cliché d’un doute paralysant : Enzo Godinot réveille la figure solaire de Pyrrhon pour révéler une puissance vitale insoupçonnée. Des sages nus de l’Inde à l’invention d’une existence sans dogme, cet essai brillant démontre comment le refus des certitudes devient la plus sûre des citadelles contre le malheur.

Le paradoxe du silence

L’histoire de la philosophie occidentale s’est construite sur le verbe, l’écrit, le monument textuel. Face à cette prolifération, Pyrrhon d’Élis oppose une aridité fascinante. Philosophe sans œuvre, il occupe une place centrale par son absence même. Dans Pyrrhon. Naissance du scepticisme, Enzo Godinot relève un défi historiographique majeur : saisir une pensée qui refuse de se figer. L’auteur identifie d’emblée l’écueil principal de sa démarche, celui de la « fantasmalogie ». Il nous met en garde contre cette tentation de faire parler les fantômes, de combler les silences par des projections modernes. Enzo Godinot refuse de verser dans cette facilité.

Il traite la pénurie documentaire – ces fragments épars conservés par Timon, Aristoclès ou Diogène Laërce – comme la trace tangible d’une prudence méthodologique. Si Pyrrhon n’a rien écrit, cette abstention doit se lire, peut-être, comme la première manifestation d’une cohérence philosophique : comment laisser des dogmes écrits quand on professe l’instabilité de toute chose ? L’ouvrage sonde cette absence, non comme un manque, mais comme l’indice d’une pratique philosophique radicalement orale et incarnée, obligeant l’historien à une enquête de chaque instant sur la fiabilité de ses sources.

La géographie de l’indifférence

Pour approcher le « mystère Pyrrhon », Enzo Godinot dessine une géographie intellectuelle précise. Il ancre d’abord le philosophe dans le sillage des abdéritains, héritier d’un Démocrite pour qui la vérité gît au fond de l’abîme (buthos), hors d’atteinte. Mais la véritable rupture, le moment où le scepticisme semble cristalliser sa singularité, se situe lors de l’expédition d’Alexandre. Enzo Godinot explore avec une grande finesse la piste indienne, tout en conservant la prudence requise face à des récits parfois tardifs et mythifiants.

À Taxila, Pyrrhon, alors modeste compagnon du courtisan Anaxarque, a vraisemblablement observé les Gymnosophistes. Ces sages nus, immobiles sous le soleil, insensibles à la douleur, offrent au Grec le spectacle d’une indifférence (adiaphora) portée à son incandescence. L’auteur suggère que cette rencontre agit comme un catalyseur. Elle permet à Pyrrhon d’opérer un glissement décisif : le pessimisme gnoséologique (nous ne pouvons rien connaître) devient le socle d’une ascèse éthique. Contrairement à Anaxarque, empêtré dans les jeux de pouvoir et la flatterie, Pyrrhon semble avoir tiré de l’exemple indien une leçon de détachement absolu, transformant une théorie de la connaissance en une armure contre les troubles de l’existence.

Le primat de l’éthique

C’est ici que l’analyse d’Enzo Godinot déploie toute sa puissance argumentative. Il s’oppose aux lectures qui réduiraient le pyrrhonisme à une paralysie logique. Pour lui, la reconnaissance que les choses sont « également indifférentes, instables et indistinctes » (anepikrita) constitue le point de départ d’une libération. Le scepticisme est une machine de guerre contre le malheur. L’auteur montre comment l’impossibilité de déterminer la nature du vrai ou du bon par nature conduit l’individu à suspendre son jugement.

De cette posture découle l’aphasie. Le philosophe insiste sur la précision de ce terme : il ne s’agit pas d’un mutisme volontaire, d’une décision monacale de se taire, mais d’un état où la parole dogmatique se trouve coupée, interrompue par l’absence de prise sur le réel. Cette aphasie entraîne à sa suite l’ataraxie, la quiétude de l’âme. Le projet de Pyrrhon vise à « dépouiller l’homme » (ekdunai ton anthrôpon). Enzo Godinot explicite cette formule magnifique : il s’agit d’extraire, par un effort constant, tout ce qui enracine l’humain dans la souffrance, qu’il s’agisse des opinions fausses, des passions dévorantes, des instincts ou des réflexes de défense inutiles. Le scepticisme apparaît ici comme une thérapeutique totale.

Vivre sans dogme

L’une des contributions majeures de l’ouvrage concerne la réponse à l’accusation d’apraxie (l’impossibilité d’agir faute de certitudes). Enzo Godinot démonte ce faux procès en décrivant le conformisme pyrrhonien. Le sceptique vit, et il vit même doublement : il habite le monde de l’apparence (phainomenon) avec une aisance déconcertante. Puisque aucune vérité absolue ne dicte le comportement, le pyrrhonien suit les phénomènes et les institutions.

L’auteur montre que les lois, les coutumes et les besoins corporels fonctionnent comme des déterminants actifs de l’action. Ils donnent une direction, un cap, dispensant le sage de l’angoisse du choix absolu. C’est ce qu’Enzo Godinot appelle un conformisme éclairé. Pyrrhon pouvait ainsi exercer sa charge d’archiprêtre, accomplir les rites sacrificiels avec exactitude, ou laver un porc, car ces actions appartiennent à l’ordre de la convention et de la vie ordinaire (biotikès). En agissant « sans opinion » (adoxastôs), le sceptique glisse sur la surface du monde, préservant son intériorité des remous que provoque la croyance fanatique en la valeur intrinsèque des choses.

La parole en creux

Pour saisir la tonalité propre du discours sceptique, l’auteur se tourne vers Timon de Phlionte, le « prophète » et poète satirique. À travers l’analyse des Silles, il met en lumière l’invention d’une langue qui parle sans poser. Le discours sceptique use de la parodie, du détournement homérique, du trait d’esprit pour dire l’apparence sans la figer en être.

C’est également dans la pantomime que se joue l’expression pyrrhonienne. Godinot revient sur l’épisode célèbre du porc mangeant paisiblement dans la tempête, désigné par Pyrrhon comme modèle d’impassibilité. L’analyse est fine : ce geste d’indication ne renvoie pas à une vérité zoologique, il ne cherche pas à dire « l’essence du porc est la sagesse ». Il montre une apparence, une disposition pure. Comme le note l’auteur, reprendre ce geste comme un enseignement dogmatique serait méprendre l’index pour la lune ; le pyrrhonien indique un rapport au monde, immédiat et sans commentaire, qui défie le langage assertif.

Un espace critique : tensions et enjeux

L’ouvrage d’Enzo Godinot, par sa densité, invite aussi à la réflexion critique sur les limites inhérentes à notre connaissance du pyrrhonisme antique. L’auteur expose avec honnêteté les débats qui divisent les spécialistes, notamment sur l’interprétation des adjectifs qualifiant les choses (indifférentes, instables, indistinctes). Doit-on y lire une description métaphysique de la réalité (les choses sont ainsi) ou un constat épistémologique (elles nous apparaissent ainsi, faute de moyens de les connaître) ? L’auteur semble pencher, avec des arguments solides, pour une lecture métaphysique compatible avec l’héritage démocritéen, tout en reconnaissant l’impasse logique où cette position pourrait acculer le sceptique : comment affirmer que rien n’est affirmable ? Cette tension, sans affaiblir le propos, montre la rigueur d’une pensée qui refuse de lisser les aspérités de ses sources pour livrer une image faussement cohérente.

Avec Pyrrhon. Naissance du scepticisme, Enzo Godinot offre aux lecteurs une œuvre de référence qui conjugue l’érudition la plus pointue avec une réelle sensibilité philosophique. Il parvient à rendre vibrante la figure austère de Pyrrhon, transformant l’examen de fragments antiques en une méditation sur notre rapport à la vérité et à l’action. En ces temps de clameurs et de certitudes meurtrières, la redécouverte de cette voie de la suspension et de la tranquillité constitue une ressource inestimable. C’est le portrait d’une sagesse qui, acceptant de ne pas saisir le monde, apprend enfin à l’habiter.

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