Samir Toumi, Amin, Éditions Barzakh & Éditions Elyzad, 07/11/25, 252 pages, 20€
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Il surgit dans la fumée d’une terrasse dominant la baie, silhouette nette au milieu du flou ambiant : Amin. En une poignée de main, un pacte faustien se noue avec le narrateur : devenir le scribe d’un monde souterrain, pénétrer les coulisses de cette architecture invisible que les Algérois nomment le « Système ». Mais à mesure que les chapitres s’écrivent, le regard change, la distance de sécurité s’effrite. Et si, dans une société régie par l’opacité, la fiction devenait la seule vérité capable de faire trembler les puissants ?
L'engrenage de l'immersion : du témoin au complice
Samir Toumi bâtit avec Amin une cathédrale narrative en trois temps, orchestrant une montée en tension implacable. Tout commence par une curiosité intellectuelle : celle de Djamel B., romancier bourgeois et installé, qui accepte d’observer le pouvoir par le trou de la serrure que lui ouvre son nouveau guide. Le récit s’inscrit d’abord dans une veine sociologique, quasi balzacienne, explorant les mœurs d’une caste. Mais très vite, la mécanique s’enraye. La position de l’observateur devient intenable. L’auteur saisit avec brio ce glissement de l’immersion vers la contamination : fréquenter le pouvoir, même pour le décrire, revient à en accepter les codes, voire les faveurs.
Le roman dépasse la simple mise en abyme pour interroger la perméabilité de l’écrivain. Djamel ne ressort pas indemne de ses rencontres ; il absorbe la violence symbolique des lieux qu’il traverse. Le malaise physique qui le saisit parfois traduit cette intoxication progressive d’une conscience qui se croyait blindée par son statut d’artiste. Samir Toumi lie habilement l’acte de création à une forme de dangerosité : écrire sur le réel algérien des années 2000-2019 équivaut à manipuler de la nitroglycérine.
Géographie de la prédation : figures et territoires
Le « Système » quitte ici son abstraction habituelle pour prendre chair à travers une galerie de personnages fonctionnant comme des allégories incarnées. Abdelkader, parvenu fier et cynique, théorise l’accès aux privilèges comme une « immense porte blindée » que seules les connaissances permettent de franchir. Il incarne cette classe d’affaires qui justifie sa prédation par la création de richesses, imperméable au remords. À l’inverse, la figure tragique d’El Hadj, vieux commis de l’État broyé par la machine qu’il a servie, rappelle le prix de l’intégrité dans un monde où la loyauté s’achète. Samira, l’organisatrice des nuits de Moretti, personnifie, elle, la vulgarité et la toute-puissance des réseaux officieux.
Cette sociologie s’ancre dans des territoires précis, magnifiquement rendus par la plume de l’auteur. Alger y apparaît scindée. D’un côté, la ville ouverte, celle de la lumière, de la baie contemplée depuis les balcons ; de l’autre, les enclaves bunkerisées, résidences d’État ou villas sous haute surveillance, lieux clos où l’air semble raréfié. L’écriture de Samir Toumi rend cette atmosphère de claustration dorée, où les téléphones s’éteignent et où les vitres fumées des berlines noires instaurent une frontière étanche avec le reste de la population.
L'ombre d'Amin et le trouble identitaire
Au centre du dispositif trône Amin, personnage insaisissable, manipulateur autant que protecteur. Il guide, explique, mais surtout, il orchestre. La relation qui se noue entre le narrateur et son sujet évoque une partie d’échecs, métaphore filée tout au long du livre. Amin possède toujours ce « coup d’avance », anticipant les réactions, suggérant les angles d’attaque littéraire. Plus le récit avance, plus une hypothèse troublante affleure : Amin existe-t-il vraiment, ou n’est-il qu’une projection des fantasmes de l’auteur, une part d’ombre qu’il refuse d’assumer ?
Ce trouble identitaire s’accompagne d’une culpabilité croissante. Le narrateur, issu d’une famille au passé révolutionnaire glorieux, voit son intégrité vaciller. L’acceptation, in fine, des bénéfices collatéraux de son immersion – la récupération miraculeuse des biens familiaux spoliés – signe une forme de défaite morale. Samir Toumi dessine ici un portrait sans concession de l’intellectuel : celui qui pense dénoncer le système finit, par inertie ou intérêt, par en profiter. « Je ressentais un sentiment fugace de honte », avoue le narrateur, lucide sur sa propre compromission.
La paranoïa comme moteur du réel
Le dernier mouvement du roman constitue un tour de force théorique. Alors que le manuscrit n’est encore qu’à l’état de projet, la rumeur de son contenu « explosif » suffit à déclencher un séisme politique. L’auteur démontre magistralement la fragilité d’un régime fondé sur le secret : l’absence d’information génère des monstres. La paranoïa d’État, en anticipant une révélation qui n’existe pas, finit par provoquer sa propre chute. Les arrestations, la disgrâce des cercles de Moretti, la fuite des oligarques surviennent non pas à cause des faits, mais à cause de la peur des mots.
Cette performativité de la rumeur confère à la littérature un pouvoir paradoxal : impuissante à changer les hommes, elle possède la capacité de déstabiliser les structures par le seul fantasme qu’elle suscite. L’écrivain, dépassé par sa création, choisit alors la stratégie de l’effacement : publier sous pseudonyme, nier son œuvre pour survivre, tout en laissant le texte – intitulé sobrement Amin – accomplir son destin. En cela, Samir Toumi dialogue avec les grandes voix de la littérature sous contrainte, de Kafka à Kundera, rappelant que dans les régimes autoritaires, le vrai danger réside moins dans ce qui est dit que dans ce qui est tu.
Une œuvre testamentaire d'une époque révolue
Amin se lit comme la radiographie crépusculaire de la fin de l’ère Bouteflika. Au-delà du thriller politique, Samir Toumi livre une méditation mélancolique sur la transmission impossible et la perte des illusions. L’écriture, précise et sensorielle, capte les dernières lueurs d’un monde en décomposition, oscillant entre le charme suranné des cafés du centre-ville et la froideur clinique des villas neuves. Ce roman affirme la puissance du regard littéraire pour fixer le vertige d’un pays en suspens, confirmant la place essentielle de son auteur dans la cartographie des lettres maghrébines contemporaines.
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